nqtnqt-0004-0031

31e CAHIER
Chine - Java - Ceylan

1910 -1911

1 Notes quotidiennes

12 déc. 1910. Nous partons le soir par le bateau français qui fait le service de nuit. Nous dormons dans nos cabines et nous débarquons le matin à Canton.

Les Pères, prévenus par dépêche, nous attendaient. Le Pro-Préfet, le P. Fleureau1) nous fit le plus aimable accueil.

En approchant de la ville, il a fallu passer une gorge étroite, Bocca tigris, défendue par des forts que les Européens ont souvent bravés. D'autres forts montrent encore leurs ruines sur les pentes voisines. La banlieue de Canton est riante. Les digues du 2 Tchou-Kiang sont des vergers de bananiers et d'autres arbres à fruits. Derrière les digues, les rizières s'étendent jusqu'aux collines boisées et luxuriantes. La plaine est coupée de canaux. Quelques vapeurs de la nouvelle marine chinoi­se sont dans le port avec leurs équipages vêtus à l'européenne. Il y a aussi d'anciennes jonques de combat avec de hauts châteaux d'arrière. Le port est rempli de sampans, vrai faubourg asiatique où vit toute une population: bateaux de commerce, bateaux de plaisir qui servent de maisons de thé et de prostitution, bateaux de transport, avec des roues qui servent de moteurs. Des Chinois font tourner ces roues par leur poids, comme les écureuils font tourner leur cage. C'est pour les pau­vres un moyen 3 de payer leur passage.

Nous arrivons. Canton est une fourmilière humaine, entourée de vieux remparts. Quelques monuments la dominent: deux ou trois pagodes, un minaret, le pavillon de la clepsydre, le fort de la colline des nuages bleus, et surtout les belles flèches de la cathédrale gothi­que, dont les Cantonais sont très fiers.

La grande ville a 600.000 âmes, peut-être plus. Les Anglais et les Français s'en emparèrent en 18582), après un bombardement de 27 heures. Un quartier neuf, Chamin (ou Sha-mean) y a été aménagé pour les étrangers. Chamin a son église, desservie par M. Bourdin de Poitiers3), ancien élève de Mgr Bougouin. 4

Dans ses quartiers européens, Canton a ses hôtels, ses banques, ses consulats. Les protestants travaillent là sans merci: il y a quatre mis­sions américaines, six anglaises et une allemande. Si la véritable Eglise disposait de tant de ressources, elle ferait de rapides progrès.

Les Soeurs de l'Immaculée Conception de Montréal ont de belles œuvres. Les Frères tiennent le collège du S.-Cœur.

La grande école Pichon a été laïcisée, mais les laïques n'ont pas réussi et l'école est fermée. C'est ainsi que nos gouvernants favorisent l'influence française.

Les Chinois cherchent toujours des présages favorables dans l'as­pect de leur ville. Ils comparent Canton à une jonque immense, dont 5 les mâts seraient la Tour ornée et la Tour nue. Le château d'arrière serait le pavillon à cinq étages.

Canton est la ville la plus caractéristique de tout la Chine. C'est une ruche immense où vivent un demi-million de jaunes dans des rues si étroites que les chaises à porteurs - seul moyen de locomotion ici - ne peuvent le plus souvent s'y rencontrer sans que l'une d'elle ait à faire place à l'autre en s'introduisant toute entière dans la profondeur d'u­ne boutique. Ces rues dallées, glissantes d'humidité, sont recouvertes en été de stores en toile ou en nattes, tendues d'une maison à l'autre, et bordées de magasins de tout genre, aux étalages variés, rehaussées d'enseignes multicolores, chamarrées de ces gros caractères d'or, 6 qui sont la parure chatoyante et pittoresque des cités chinoises.

Canton est la ville la plus industrieuse du Céleste Empire. C'est un immense marché. D'un bout à l'autre et de chaque côté de ses ruelles, ce ne sont que boutiques et ateliers. Ses rues sont des bazars aux étala­ges serrés comme les alvéoles d'une ruche.

Les marchands d'ornements en papiers pour funérailles et pour mariages, alignent en un feu d'artifice de couleurs criardes, des fleurs et des oiseaux, des formes de vêtements et de meubles.

Voici le quartier des tisseurs; on entend le bruit des navettes passant et repassant la soie sur des machines préhistoriques rafistolées à ren­fort de ficelles et de béquilles, et geignant à chaque coup de chasse ou de fouet. 7

Voici les ébénistes travaillant le bois noir, et les fabricants de cer­cueil limant et varlopant toute la journée leurs grandes caisses creu­sées avec tant de soin, une si parfaite recherche du «confortable», qu'on se demande par quel contraste le Chinois qui exige si peu de place durant sa vie en désire autant après sa mort.

Les céramistes tournent leurs vases. Les rapeurs de tabac préparent leurs poudres. - Un confiseur aligne sur des claies ses fondants pois­seux. - Un pâtissier triture des pâtes jaunâtres. - Des cordonniers, le torse nu, rangent leurs patins, leurs souliers et leurs bottes à bout relevé. - Des marchands de soieries et de cotons barrent les rues pour faire voir leurs marchandises.

Les barbiers ont une installation 8 originale: le client assis sur un escabeau tient lui-même de la main gauche le plat à barbe, tandis que de la main droite il s'évente ou tient un miroir pour se voir. (Donnet: En Chine).

Il y a des bazars de terres cuites, de porcelaines bleues et roses, de marbre et de jade, de cuivres ouvragés.

Mgr Mossart voulait rapporter de beaux souvenirs à ses bienfaiteurs et protecteurs de Saïgon, il acheta de petits meubles délicieux et quel­ques tentures de soie brodée.

Il y a aussi d'intéressants magasins d'ivoires, de laques, de filigrane. La visite de tous ces bazars aurait un grand charme si l'odorat n'y était péniblement affecté par une atmosphère de serre chaude envahie par la pénétrante odeur du bois de camphrier ou de l'opium, ou par des senteurs 9 de cuisine ou d'égout.

Pour la visite des monuments, commençons par la cathédrale, bel édifice gothique, commencé en 1863 et bâti avec du granit fourni par le gouvernement chinois, sur l'ancien emplacement du Yamen du vice­roi. Le style rappelle Ste-Clotilde de Paris. Les Cantonnais en sont très fiers.

Le temple des 500 génies, qui renferme vraiment cinq cents statues des saints du bouddhisme; parmi elles une statue avec le costume occiden­tal du 16e siècle passe pour être celle de Marco Polo. L'empereur Kieng Long (1735-1795) est représenté assis. Devant lui brûlent des bâtonnets d'encens.

La pagode ornée ou fleurie, 10 tour de neuf étages à balustrades, auprès du Monastère de la pure intelligence.

La Tour nue qui n'est que le minaret de la plus ancienne mosquée de Chine.

Cette fondation du 7e siècle serait due à un oncle maternel de Mahomet. Canton a toujours été visitée par des marchands arabes et persans. On y compte encore cinq mosquées. Au sommet de la tour nue a poussé un banian où nichent des cigognes.

Le Pavillon à cinq étages se dresse sur une colline au point culminant des remparts. C'est comme le château d'arrière de l'immense bateau. C'est une sorte de redoute, un point d'observation. Quel panorama intéressant de là-haut! Tout Canton 11 avec ses pagodes, ses bazars, avec son fleuve couvert de jonques, et tout autour la vaste plaine où alternent les rizières et les jardins, avec des tombes à l'infini. De là on peut aller un peu sur les remparts, garnis encore de vieux canons et l'on jouit tout à son aise du spectacle de la grande ville chinoise.

Dans le même quartier est la clepsydre. Dans une vieille maison élevée qui date du temps où régnaient les Mongols, au 14e siècle, une singulière pendule d'eau, formée de six bassins de cuivre étagés, dont l'eau coule goutte à goutte de l'un à l'autre, de manière à marquer les heures par son niveau. Une autre horloge, à côté, n'est qu'une sorte de cierge dont la matière 12 se consume avec une si grande régula­rité qu'on peut graduer les heures sur sa tige.

Le Temple de la littérature, dédié à Confucius. Vaste édifice surmont d'une toiture aux tuiles jaunes. Le grand philosophe trône là sur l'au­tel, en costume ancien.

Le Temple des dieux protecteurs, appelé par les étrangers le temple des horreurs. On y a représenté dans une série de chapelles les supplices de l'enfer. Un condamné est scié des pieds à la tête, un autre est bâtonné, un autre est pendu au gibet. Il y en a un qui est assourdi dans une cloche. Il s'était sans doute complu dans sa vie à écouter la médi­sance.

Nous passons près de l'enclos des examens. On le détruit pour 13 fai­re place à une université moderne. Il y avait onze mille cellules. Il en reste une rangée qu'on gardera sans doute comme curiosité.

Visite au Yamen du gouverneur: salle d'audience, tribunal. Tout cela a un assez grand aspect, avec un chatoiement de bariolage chinois. Il n'y a plus d'intransigeance chez ces bons fils de Han4). On peut visiter tout, moyennant quelques pourboires.

Nous allons même voir les prisons. Il y a là des gens qui n'ont pas une bonne figure. Ils ont les chaînes aux pieds. On n'a plus recours à la cangue et aux coups de rotin, dans les villes comme Canton où habi­tent des Européens. Mais tout cela est 14 encore en usage dans les préfectures de l'intérieur. Il y eu ces jours-ci à Canton quatorze pendai­sons de condamnés.

Les Cantonnais ont peu de sympathie pour Pékin et pour le nord. Ici, les femmes n'ont pas les pieds de chèvres. Les femmes du peuple travaillent autant que les hommes. On les voit au port décharger les bateaux.

Le catholicisme est en assez bonne posture à Canton. La province du Kwang-tong est évangélisée par les Pères des Missions Etrangères de Paris. Il y a 70 prêtres européens, 22 prêtres indigènes et 60.000 catho­liques.

C'est fini pour moi de la Chine. Je rentre de Canton à Hong-Kong et je m'embarque le 14 pour Singapore. 15 Nous partons par le Kleist, bateau allemand du Loyd de Brême. Nous aurons pour six jours le régime allemand: musique d'instruments de cuivre aux repas, servi­ce sérieux, cuisine allemande.

Nous avons bien essayé de combiner notre voyage de manière à voir quelque chose de l'Indo-Chine française, mais cela nous demandait 15 jours de plus. Il faut aller droit à Singapore.

Nous revoyons le versant de l'île de Hong-Kong vers la mer, avec les beaux établissements religieux de Pakfoolum. Nous saluons encore de loin le grand souvenir de St François Xavier à Sancian, et nous voici en pleine mer.

Nous longerons toutes les côtes 16 de l'Indochine, nous en aper­cevrons les collines, nous devinerons la belle ville toute occidentale, dit-on, de Saïgon, mais il faut marcher. Le temps est beau. je complète à bord mes notes et mes lectures sur la Chine; je vais donner ici un ré­sumé de ces notes. 17

===NOTES GENERALES SUR LA CHINE Résumé de mes observations et de mes lectures===

Les Chinois me paraissent valoir mieux que leur réputation. Ils sont mal gouvernés et la vie sociale en souffre énormément; mais comme hommes privés, ils sont laborieux, vigoureux, assez honnêtes.

Ils ont un art national qui en vaut bien d'autres, et les bazars de leurs grandes villes sont de vrais musées d'art industriel.

Ils font beaucoup de choses autrement que nous et cela nous éton­ne, mais est-il bien sûr qu'ils aient toujours tort en cela et que nous ayons toujours raison? - Nous écrivons de gauche à droite et 18 hori­zontalement; ils écrivent de droite à gauche en lignes verticales. Nous mettons les titres et sous-titres des chapitres en haut de la page, ils les mettent en bas. - Nous portons le deuil en noir, ils le portent en blanc. - Nous commençons le dîner par le potage et nous finissons par le des­sert, ils font l'inverse. - Nous buvons froid aux repas, ils boivent chaud, c'est plus digestif. - Nous tenons conversation avec nos hôtes après le repas, ils le font avant. - Nous ôtons notre chapeau pour saluer, ils mettent le leur. - Nous coupons nos ongles de près, ils laissent les leurs grandir jusqu'à trois et quatre pouces et les protègent d'un étui d'ar­gent; à ces ongles démesurés on reconnaît le loisir, la fortune, la supé­riorité sociale de ceux qui les portent. 19 - Nous relevons notre tou­pet, les Chinois se rasent le front et portent leurs cheveux sur le dos…

Chez eux les titres de noblesse ne sont transmis qu'en diminuant d'importance jusqu'à ce qu'ils s'éteignent à la douzième génération. N'est-ce pas un stimulant à mériter de nouveaux titres par des actes héroïques?

Quoiqu'une partie du peuple chinois se livre à l'élevage des mou­tons et à la vie pastorale, on ne file pas et on ne tisse pas la laine en Chine, sauf dans quelques districts de l'ouest. La nation entière est vê­tue de coton, ouaté ou non, sauf les riches qui portent de la soie.

Les vêtements des Chinois sont souvent malpropres, ils ne les 20 entretiennent guère et la tresse des cheveux les graisse tous dans le dos. La plupart des vêtements sont en mauvais état: la laine, le coton ou les déchets de soie pendent lamentablement par des trous béants. Rien ne peut donner une idée de l'assemblage de loques qui couvre un mendiant.

Les travailleurs de la terre et les conducteurs de pousse-pousse ou kourou-maya, ne portent souvent qu'une ceinture.

C'est des Mandchous5) que les Chinois ont reçu l'étrange coutume de se raser le devant de la tête et de porter une queue de cheveux tres­sés. On peut dire avec un affreux calembour que les Chinois cultivés en ont plein le dos de cette tresse et qu'ils la couperont bientôt. 21

Les Chinois ont pour vêtement un pantalon attaché et serré à la cheville, une robe ou tunique et, par-dessus la robe, une veste ou gilet, ordinairement de couleur noire. L'hiver ils ont des robes et des panta­lons ouatés avec des déchets de soie ou de coton.

Ils se soucient peu du confort de leur couchage. Ils se contentent d'une natte ou d'un cannage de rotin. Leur tête repose sur une pièce de bambou ou sur une brique vernie. Les femmes se servent d'un che­valet qui ménage l'édifice de leur coiffure.

Les Chinoises portent une robe courte qui laisse voir le pantalon noué à la cheville. Leurs cheveux sont ramenés sur la nuque en un chi­gnon qui forme une queue de pie. 22

On peut dire que les Chinois sont le peuple le plus poli de la terre, mais leur code de la politesse est étrangement compliqué pour des Européens.

Si vous entrez chez eux, ils vous placent en face du midi, c'est un symbole et là ils vous défilent leur litanie de compliments. Si vous vous placez mal, vous recevez les compliments dans le dos et vous passez pour mal élevé.

Les Chinois des hautes classes vont à cheval ou en chaise. S'ils se rencontrent ils mettent pied à terre pour se saluer et insistent pour que le plus digne remonte le premier. C'est l'âge ou la situation sociale qui indique la solution du différend.

Ce sont les questions d'étiquette qui ont souvent rendu les rapports 23 difficiles entre nos diplomates et les autorités chinoises.

Si vous êtes reçu par un noble chinois, son serviteur apporte le thé. Le Chinois le porte à son front et vous l'offre. L'étiquette veut que vous le receviez debout et que vous ne buviez qu'après votre hôte.

En conversation, le Chinois s'humilie et exalte son prochain. Les formes habituelles de la conversation sont les plus amusantes du mon­de. Mandarins ou mendiants, si deux Chinois se rencontrent, la tour­nure de leur conversation sera celle-ci:

«Quel est votre honorable titre?

- Le nom insignifiant de votre petit frère est Ouang.

- Quel cours a suivi votre illustre carrière?

- Très bref. seulement une misérable 24 durée de soixante-dix ans.

- Où est votre noble demeure?

- La tanière où je me cache est à tel endroit.

- Combien de précieux fils avez-vous,

- Seulement cinq stupides petits porcs».

Au jeu, un Chinois dira: «J'avance mon humble pion du roi», ou bien: «J'attaque votre honorable pion du roi avec mon misérable fou de la reine».

Les tietze ou cartes de visite officielles, finissent par la formule: «Votre imbécile de frère cadet courbe la tête et vous salue».

C'est une grosse faute contre la politesse d'appeler un Chinois par son nom. Il faut dire, selon son âge: «Mon vénérable vieux frère», ou «Mon vénérable jeune frère».

C'est ainsi que les procureurs des missions nous racontaient leurs conversations avec 25 leurs «vieux frères» les mandarins.

Manquer de politesse à un Chinois, c'est lui faire une offense grave. Il y a un moyen pittoresque de réparer tout cela, c'est de repeindre sa porte et cela se fait couramment. L'insulteur paie le peintre, et l'hon­neur de l'insulté est réparé aux yeux de tous ses voisins.

Le Kotow est l'acte suprême de politesse. Il consiste à se prosterner trois fois sur les genoux et sur les mains et à frapper chaque fois son front à terre à trois reprises. C'est de rigueur dans les audiences impé­riales. Il est bien clair que nos ambassadeurs européens se fatiguèrent de ces salamalecs. Ce fut l'objet de longues et difficiles négociations. Enfin en 1873 ils obtinrent de remplacer le Kotow par trois saluts à l'européenne. 26

Le jeune Chinois parvenu à l'âge de la puberté est marié par les soins de ses parents, qui veulent assurer la perpétuité de la famille. Ils cherchent une jeune fille et en prennent possession en payant aux parents les frais de son éducation.

La jeune fille, enveloppée d'un manteau rouge et enfermée dans une chaise à tentures rouges est conduite à la maison du fiancé. Un cortège l'accompagne: des musiciens et des porteurs chargés de tous les articles du trousseau: vêtements, couvertures, tables de toilette, vases intimes, etc. J'ai rencontré plusieurs fois de ces cortèges.

A la maison de l'époux commencent les visites, les compliments et le repas de noces. La jeune épouse est remise aux mains de la belle-­ 27 mère, dont elle sera comme la servante. Elle ne sera honorée que si elle devient mère, et surtout, mère d'un garçon.

Les femmes, en Chine, sont tenues dans une situation tout à fait inférieure. Jamais on ne demande de leurs nouvelles, jamais elles ne figurent à un dîner, sauf les chanteuses et les actrices, appelées pour divertir les hôtes.

Les lois et les usages permettent aux Chinois d'avoir plusieurs fem­mes, mais c'est la première qui reste l'épouse en titre. En fait, bien peu de Chinois sont polygames. Les femmes du peuple travaillent, surtout les Cantonnaises qui n'ont pas la coutume de se déformer les pieds. Les riches Chinoises sont complètement oisives, et 28 comme preuve

de leur antipathie pour le travail, elles portent des ongles longs de 10 à 15 centimètres.

La coutume des petits pieds est horrible. C'est un martyre. Les fem­mes marchent difficilement, et souvent en s'appuyant sur l'épaule d'un garçon ou d'une fillette. Ce sont les orteils qui deviennent leurs pieds, le talon relevé reste en dehors de la chaussure.

Cette coutume stupide, inconnue dans le sud, disparaîtra peu à peu, mais il y faudra un demi-siècle. Il paraît que la vue de ces pieds mignons trouble la tête des jeunes gens, il n'y a pas de quoi. Un mis­sionnaire me disait que la vue de ces pieds difformes est pour ses jeu­nes gens un sujet de tentation, c'est le cas de répéter que tous 29 les goûts sont dans la nature.

L'instruction est vraiment très répandue en Chine. Presque tous les garçons passent par l'école. Il y a quand même passablement d'illettrés dans les campagnes pour les mêmes causes que chez nous. Les enfants doivent travailler de bonne heure à la culture et ils oublient pendant l'adolescence ce qu'ils ont appris à l'école. Les fillettes sont presque toute illettrées, cependant les villes du sud comme Nankin et Canton ont ouvert des écoles de filles.

Les examens sont encore une institution qui évolue. Tout reposait en Chine sur les examens depuis un millier d'années: examens au district, examens au chef-lieu de province, examens à la capitale. 30

Environ 14.000 candidats se présentaient à Pékin tous les trois ans et on en recevait 1.500. On les enfermait dans une cellule pendant vingt heures, avec des sentinelles à leur porte. Plusieurs y laissaient la santé ou la raison. Mais les cellules disparaissent. On les détruit et on construit à leur place des collèges et des universités. Les étudiants deviennent frondeurs comme les nôtres. Ceux de Canton étaient en grève quand j'y passai.

Il y avait jadis beaucoup de fraudes. Des étudiants achetaient d'a­vance le sujet de composition. D'autres faisaient prendre leur diplôme par un lettré pauvre qui se présentait sous leur nom. L'humanité est la même partout.

Les examens roulaient sur la 31 lecture, sur les doctrines de Con­fucius et sur l'histoire des principaux empereurs. mais aujourd'hui les programmes d'études se rapprochent peu à peu des nôtres.

A Canton, jadis, il y avait des paris sur les résultats des examens comme nous avons des paris sur les courses. C'était original.

Les Chinois se marient trop jeunes, parce qu'ils veulent être assurés d'avoir des enfants qui leur rendront les honneurs funèbres. Ces mariages prématurés donnent naissance à une foule d'enfants qui n'ont pas de vitalité. Aussi la mortalité est-elle très grande parmi les enfants.

Les Chinois n'aiment pas voir mourir les enfants chez eux, parce que l'enterrement coûte et encombre 32 le cimetière familial de petits êtres qui n'ont pas droit aux honneurs funèbres, et aussi par superstition parce que la maladie des enfants est causée par un mau­vais génie, qui restera dans la maison si l'enfant y meurt. Aussi les Chinois font-ils tout leur possible pour mettre les enfants malades dehors avant qu'ils ne meurent. On les met sur le seuil de la porte et à Pékin des tombereaux passent pour recueillir ces petits cadavres et les conduire hors de la ville, où on les plonge dans la chaux vive.

Dans les villes où il y a des couvents de Soeurs, les mères portent là les petits enfants malades et mourants pour s'en débarrasser. J'ai vu cela partout, à Tientsin, à Pékin, à Hankéou, à Changhaï. 33 Les Soeurs acceptent tout, elles baptisent ces enfants et en sauvent un cer­tain nombre. J'ai vue une foule de ces petites créatures remplissant les berceaux.

Les villes font une grande consommation de petits cercueils et il y a des villes où l'administration leur donne une allocation pour ce servi­ce spécial.

Les orphelines élevées par les Soeurs sont rachetées par les jeunes chrétiens chinois.

Les Chinois, comme les autres peuples païens, ne sont pas très pré­cis en fait de religion. Ils adopteraient facilement tous les dieux qui ne demanderaient qu'une petite place dans leur olympe. Ainsi fait l'Inde, ainsi faisait Rome.

Trois religions principales se partagent la Chine, le Bouddhisme, le taoïsme 34 et le confucianisme; mais le peuple ne veut être mal avec aucun des dieux, et il dit que les trois religions n'en font qu'une.

Confucius n'était qu'un philosophe, il a écrit des pages de morale, et il n'a pas prétendu fonder un culte. C'est le Sénèque de l'Orient. Né en 551 avant Jésus-Christ, il mourut en 479. Il connaissait le Dieu suprême, mais son enseignement ne visait pas le culte à rendre à Dieu. Sa morale, généralement fort sensée a quelque parenté avec celle de l'Occident. La Grèce, l'Egypte et la Judée n'avaient-elles pas eu déjà depuis longtemps leurs sages législateurs? Moïse vivait vers l'an 1.700, Minos en 1.500, Homère au dixième siècle. Lycurgue donne des lois à Sparte en 898, Solon 35 légiférait à Athènes en 590. Les premières écoles de philosophie en Grèce étaient fondées au 6e siècle avant le Christ, par Thalès, Pythagore, Parménide; Héraclite et Anaxagore étaient contemporains de Confucius, et la Grèce rayonnait en Asie par la Perse.

Les livres sapientiaux de la Bible sont presque tous plus anciens. Zoroastre est antérieur aussi à Confucius et il avait voyagé dans l'Asie occidentale avant décrire le Zend-Avesta des Perses.

Les Chinois, comme les autres peuples de l'Orient, divinisent facile­ment leurs grands hommes. Ils commencèrent à élever des temples à Confucius vers l'an 200 avant Jésus-Christ, et depuis lors les stèles qui portent son nom 36 et qui sont censées animées par son esprit, reçoi­vent des sacrifices. On leur offre l'encens.

Il faut dire à l'honneur des Chinois et de Confucius que ses livres sacrés enseignent une morale sérieuse et solide. Ils honorent vraiment toutes les vertus et flétrissent tous les vices. Ils prêchent le respect des parents, le mépris des richesses, l'horreur de l'injustice, la patience dans les épreuves, l'humilité, la charité, l'amour du travail et de l'étude.

Le peuple chinois doit beaucoup à Confucius. Il est moral dans son ensemble. La réputation fâcheuse de la Chine vient surtout de sa mau­vaise administration. Comme le dit Mgr Reynaud, dans son livre «Une autre Chine», les scandales d'en haut sont un voile 37 qui cache les vertus des petits en faisant croire au mal universel.

- La religion de Lao-Tsé était assez pure dans ses origines. Ce philo­sophe, contemporain de Confucius, croyait à un Etre suprême, Créateur de toute choses; mais il admettait aussi la métempsycose, comme Pythagore et les Bouddhistes. Les prêtres taoïstes sont fort dégénérés et ils ont peuplé leurs temples d'une foule d'idoles.

- Le bouddhisme chinois vient de l'Inde, et il est tout aussi mêlé d'i­dolâtrie que le taoïsme.

- Le lamaïsme du Thibet, qui a aussi ses partisans à Pékin et en Chine, est une réforme assez récente du bouddhisme. Il date du 15e siècle de notre ère. Il se distingue par sa croyance aux incarnations 38 constantes de Bouddha. Le grand Lama et 160 autres Bouddhas vivants reçoivent les hommages de la secte.

- En somme le peuple chinois n'ignore pas l'existence d'un Dieu suprême, mais il ne lui rend aucun culte. L'empereur s'en charge pour tout le peuple. Il se rend chaque année au bel autel dédié au Dieu du ciel, et là, après s'être préparé par le jeûne et la prière, il offre des sacrifices au nom de la nation.

- Les missionnaires ont adopté pour le vrai Dieu ce nom de Dieu du ciel; ils appellent leurs églises Tien-tchou-tang, temple du Dieu du ciel. Tien est le ciel, tchou la divinité, et tang le temple.

- Au nord-ouest de la Chine il y a des millions de mahométans 39 d'origine persane. Ce qui les distingue surtout des confucianistes, c'est qu'ils ne mangent pas de porc. Ils portent la tresse comme les autres Chinois. Ils sont assez turbulents. Cependant ils ne sont pas molestés pour leur foi, il y a 24 mosquées à Pékin.

- Dans la province du Ho-nan, presque au centre de l'empire chi­nois, il y a des villages de juifs, installés là depuis la dispersion des tri­bus d'Israël. Ils pratiquent leur culte sans opposition.

Sur la facilité de convertir les Chinois au catholicisme, il faut lire l'intéressant volume de Mgr Reynaud, vicaire apostolique de Ningpo, Une autre Chine, Abbeville 1897.

«L'œuvre de conversion, dit-il, 40 impose souvent aux Chinois des sacrifices matériels, qu'ils ont peine à réaliser. Il y a des métiers qu'ils ne pourraient plus continuer.

Il y a aussi les mille superstitions locales qui, comme un réseau immense, enlacent tous les détails de la vie chinoise. Il y en a pour la naissance, le mariage et la mort; au commencement et à la fin de l'année; à telle époque de la lune; quand on est malade; quand on bâtit une maison, qu'on change de domicile ou qu'on ouvre une bou­tique; quand on va à l'école, qu'on apprend le commerce, qu'on assis­te à un enterrement ou à des processions publiques… on dirait que ces pauvres Chinois ne peuvent se remuer et faire un pas, sans être con­damnés à quelqu'une de ces pratiques superstitieuses qui atteignent 41 tous les âges et toutes les circonstances de la vie; elles font partie des moeurs, de la vie publique et privée comme un élément nécessai­re, et il semble difficile de secouer un joug aussi tyrannique, auquel rien n'échappe. Les meilleurs parmi les Chinois attachent à ces usages un sens mystique et une importance sérieuse. Ce sont des âmes natu­rellement religieuses, qui ont besoin d'un culte et qui croient, en sui­vant celui du pays, faire assez pour leur conscience. Quelques-uns ont acquis de prétendus mérites au service des idoles, en récitant des cha­pelets, en faisant de lointains pèlerinages vers les temples célèbres, en achetant aux bonzes des suffrages précieux pour l'autre vie, en contri­buant à bâtir une 42 pagode, etc. Or, leur conversion demande le sacrifice de tous ces trésors spirituels. D'autres ont jeûné depuis 20 ou 30 ans; jamais ils n'ont pendant cet intervalle, fumé de tabac, ni bu de vin, ni goûté de poisson, ni surtout mangé de viande. Ils ont vécu de riz, de légumes, d'épices et de thé, et tout cela pour s'assurer le bonheur dans l'autre monde. Il leur a fallu du courage pour tenir si longtemps un régime si sévère. Quand nous tâchons de les convaincre qu'ils se trompent de route, il leur en coûte d'admettre qu'ils sont dans l'illusion. On en a vu que l'émotion rendait littéralement mala­des. (Mais je pense que les missionnaires n'oublient pas de leur dire que Dieu tiendra compte à sa manière de ce qu'ils ont fait de bonne foi). 43 A ces scrupules de la conscience, viennent s'ajouter les appréhensions plus fortes encore de la face. Le culte de la face en Chine ressemble au préjugé du qu'en dira-t-on en Europe. Il est plus fort, plus universel et plus tyrannique. Perdre la face, c'est être décon­sidéré, déshonoré, et dans certains cas plusieurs préfèrent la mort à cette humiliation. Or, pour être chrétiens, les Chinois doivent heurter de front ce terrible préjugé. Se convertir, en effet, n'est-ce pas renon­cer aux vieux usages, aux traditions familiales, pour embrasser une religion nouvelle, étrangère et surtout européenne? N'est-ce pas un peu sortir de son pays et cesser d'être Chinois comme les 44 autres, pour s'exposer au mépris de tout le monde? Le point délicat entre tous, c'est le culte des ancêtres. La piété filiale tient en Chine le pre­mier rang parmi les vertus. Or, le culte des ancêtres est aux yeux des Chinois l'acte principal de la piété filiale.

Les enfants doivent à leurs parents défunts des honneurs pour rele­ver leur mémoire et des sacrifices pour les aider dans l'autre vie. A des époques régulières, il faut exposer devant les tablettes des ancêtres des tables chargées de mets, faire des prostrations et accomplir d'autre rites superstitieux. C'est en grande partie pour ne pas être privés un jour de ces honneurs et de ces sacrifices posthumes que les Chinois désirent tant avoir des enfants mâles. 45

Les chrétiens ne pouvant participer à ces rites prohibés, se trouvent exposés par le fait aux colères de la famille, aux accusations les plus injurieuses et souvent à toute une série de mauvais traitements.

Il y a enfin contre la religion chrétienne de vieux préjugés, qui entretiennent la défiance et la haine. Des calomnies absurdes se pro­pagent. On croit que les missionnaires arrachent le cœur et les yeux aux enfants pour des usages superstitieux.

En 1870, les assassins des Soeurs de Tientsin présentèrent à la foule un bocal de petits oignons au vinaigre trouvé chez ces bonnes Soeurs, comme étant des yeux arrachés aux enfants et conservés dans ce fla­con. Les bandits chinois sont aussi intelligents que les anarchistes 46 de la Commune qui prenaient des appareils d'orthopédie pour des instruments de torture.

Malgré tout cela, la religion fait des progrès en Chine et les conver­sions se comptent par milliers chaque année. Ce qui manque aux con­versions en Chine, ce sont les missionnaires et ce qui manque aux mis­sionnaires, ce sont les ressources.

Au Tché-by, il y a eu une augmentation de 187.000 chrétiens en 10 ans. Cela est dû à l'heureuse méthode que j'ai exposée à propos de Pékin».

Le plus ancien monument de la propagation de la religion catholi­que en Chine est une inscription de l'an 635 à la vieille capitale de Si­ngan-fou. Les Nestoriens avaient déjà formé des chrétientés 47 dans la région, les missionnaires byzantins arrivaient et faisaient des prosély­tes.

Au 7e siècle, l'empereur Kai-tsoung fait bâtir des églises; au 8e, c'est l'empereur Ten-tsoung qui favorise le christianisme.

Au 13e siècle, les missions franciscaines commencent, pour se perpé­tuer jusqu'à nos jours. Saint François Xavier voulait aussi contribuer à convertir la Chine, mais il y arriva épuisé par ses travaux de l'Inde et du Japon. Et il mourut à l'île de Sancian près de Canton.

Dès lors les Dominicains et les jésuites travaillèrent de concert en Chine mais avec des vues différentes. Les jésuites pensaient générale­ment 48 qu'on pouvait tolérer le culte des ancêtres en l'interprétant comme un usage civil. Les Dominicains voyaient dans les sacrifices offerts aux ancêtres un culte idolâtrique. Ce fut un débat passionné et ruineux pour les missions.

Le P. Ricci au 17e siècle avait gagné la cour et les grands à la religion chrétienne. Le P. Verbiest, un demi-siècle plus tard, avait aussi un grand prestige. La Chine serait devenue chrétienne si on avait pu cor­riger et assimiler ses usages traditionnels.

Les décrets de Mgr Longobardi en 1618, du Pape Clément XI en 1707 et du Pape Benoît XIV en 1720, décrets qu'il ne m'appartient pas de juger, condamnèrent les rites familiaux et soulevèrent 49 des persécutions qui durèrent tout un siècle.

En 1842 seulement, notre ambassadeur, M. de Lagrenie, obtint de l'empereur un édit de tolérance. Depuis lors les progrès ont été con­stants, sauf en certaines années d'émeutes populaires, comme en 1870 ou en 1900.

La Chine compte aujourd'hui 1 million 300.000 catholiques. Prennent part à l'évangélisation: les Missions Etrangères de Paris, dont le champ d'apostolat est le plus vaste; les Lazaristes et les jésuites, c'est le lot de la France. - Les Franciscains, les Missions de Milan, les Missionnaires de St-Pierre et St-Paul de Rome, lot italien. - Les Augustins et les Dominicains, lot de l'Espagne. - Les Missionnaires de Scheut, 50 qui sont Belges, les Missionnaires de Steyl, qui sont Allemands, dans le Chan-toung. Cela faisait déjà en 1902, 36 vicariats et 2 préfectures apostoliques; il y a eu depuis lors de nouveaux arran­gements.

Que dire des origines de la Chine? Comme la plupart des peuples, les Chinois s'attribuent une origine fabuleuse. On y peut voir une tra­ce assez vague de nos traditions primitives.

Leur plus ancien livre sacré, le Chou-King a des analogies avec les livres indiens de Manu.

A l'origine apparaît un être supérieur, Pan-Kou, plusieurs millions d'années avant les temps historiques ou regardés comme tels en Chine. - Ce Pan-Kou semble bien être notre Dieu créateur. Trois rois principaux 51 viennent ensuite, les trois Houang, qui représentent le ciel, la terre et l'homme. C'est sans doute un vague souvenir de la création: l'homme est né du souffle céleste et du limon de la terre.

Dans les mythologies grecque et latine, n'avons-nous pas aussi le premier homme divinisé, Kronos, fils d'Uranus (le ciel); Jupiter, fils de Saturne (le temps ou le ciel) et de Rhée, la terre.

Après ces commencements, les Chinois font vivre dix patriarches, les dix Ki, qui ont de longs règnes. Mais c'est le souvenir de nos dix patriarches antédiluviens, d'Adam à Noé.

La loi de Manu qui est comme la Genèse des Hindous, 52 place aussi dix patriarches entre la création et le déluge.

Enfin les annales chinoises décrivent le règne d'un grand roi Yao, 2350 ans avant le Christ, sous lequel aurait eu lieu un grand déluge; cela pourrait être notre Noé.

D'où viennent les Chinois? D'après leurs traditions, ils viennent de l'Occident, de la Chaldée, comme tous les peuples. Les plus anciens habitants de ces régions-là seraient-ils antérieurs au déluge? Peut-être si on admet que le déluge n'a eu qu'une universalité relative. Mais cet­te opinion ne s'impose pas.

Les traditions de l'Asie disent que Noé aurait eu d'autres fils 53 que Sem, Cham et Japhet. C'est possible. Trois de ces fils seraient Sin, Torr et Ross: Sin, père des Chinois, Turr, père des Touraniens, Ross, père des Russes.

Ces trois chefs de famille n'auraient pas pris part à l'entreprise de Babel, ils seraient partis auparavant, et voilà pourquoi la langue chinoi­se est restée monosyllabique et la langue touranienne agglutinante, tandis que les langues issues de Babel étaient généralement flexionnel­les6).

Les Chinois appellent leurs premiers pères les Bak-sin, famille de Bak. Reclus7) veut voir là un souvenir de la Bactriane.

Il faudra sans doute nous 54 résigner à ne savoir le fin mot de tout cela que dans l'autre vie.

Le Chinois est très attaché au coin de terre où il est né, et il tient beaucoup, s'il meurt à un autre endroit, à ce que ses restes y soient ramenés.

Chaque famille dépose les cercueils des siens sur les champs qui lui appartiennent. Les cercueils ne sont pas enterrés, ils sont recouverts d'un tertre ou de pierre. Si la famille n'a pas de terre, elle achète le droit d'enterrer ses morts sur le champ du voisin.

Les devins sont souvent consultés sur le lieu de repos qui convient au défunt, et ils peuvent faire leur profit en s'entendant avec un pro­priétaire, de qui la famille du mort devra acheter le droit de sépulture.

Les gens très pauvres sont enterrés 55 dans un cimetière commun auprès des grandes villes. Toute la Chine devient un cimetière où les champs cultivables se resserrent chaque année.

Il n'y aurait pas de remède, si la tradition n'avait pas établi qu'à cha­que changement de dynastie toutes les tombes doivent disparaître. Vont-ils exécuter cela pour l'établissement de leur république?

Les dépenses pour les funérailles des parents sont imposées par l'u­sage, et l'on voit des familles se ruiner pour des funérailles, comme elles se ruinent pour les mariages.

Les Chinois qui sont loin de la terre natale prennent toujours des mesures pour que leurs restes y soient reportés. Il y a des associations pour 56 cela et des conventions avec les sociétés de navigation.

Dans les grandes villes chinoises, il y a des clubs et associations pour les Chinois d'autres provinces qui sont venus là pour leurs affaires. C'est à la fois un hôtel, un sanctuaire, une bourse de commerce, une agence de funérailles.

Les prêtres bouddhistes et les prêtres taoïstes viennent les uns après les autres faire leurs cérémonies en grand costume dans la chambre du défunt quand il est riche. On accumule auprès du défunt la représen­tation en papier de tout son mobilier et tout cela est brûlé auprès du tombeau au jour des funérailles, qui sont souvent retardées de plu­sieurs semaines. On offre aussi de grands sacrifices d'or et d'argent, sur le chemin des funérailles et au tombeau, mais 57 cela ne coûte guère parce que ce sont des monnaies fictives en papier. J'ai vu cela plusieurs fois. On brûle auprès du tombeau les meubles et l'or en papier, on pense que l'ombre qui vit au tombeau se contente de la fumée des choses terrestres.

On offre aussi au mort des victuailles à la chambre mortuaire et au tombeau mais il est entendu que la famille les consomme au nom du défunt. J'ai vu partout sur les tombeaux une pierre ou une niche pour les offrandes qui sont offertes plusieurs fois dans l'année.

Le terme chinois Tchou, arbre sacré, colonne, support, signifie aus­si «la tablette du défunt», celle qui renferme son âme. 58

En Chine, à la fin de la cérémonie funèbre, le fils incline sur le cer­cueil une bannière à triple flamme, pour recueillir l'âme de son père; il retourne avec cette bannière à sa maison. Une tablette funéraire est préparée, la tablette Tchou (c'est une planche qui porte le nom du défunt), il la frappe de la bannière. La tablette, à son tour, devient le support «le siège de l'âme». Elle recevra les dons rituels et les prières de la famille. Ce support est renfermé dans un coffre de pierre, qui porte le même nom de Tchou. Le haut de la tablette porte le signe du ciel.

Il y a donc à la maison deux cultes: celui du Tchou ou tablette funé­raire, et celui de quelque divinité bouddhique, devant l'image 59 de laquelle on brûle quotidiennement des baguettes de benjoin, à l'en­trée de la maison.

La superstition la plus en vogue est la croyance aux mauvais esprits et surtout à l'un d'eux, le Fen-shui, dont le nom veut dire littérale­ment: «vent et eau».

Ce personnage mystérieux est le loup-garou des Chinois. Il ne faut le troubler ni par des constructions trop élevées, ni par des cérémonies faites sans son gré. Il faut consulter les devins sur ses dispositions pour choisir le moment favorable d'un mariage, d'un enterrement, d'un voyage.

C'est toujours un mauvais génie qui préside à la mort; aussi le Chinois ne doit-il pas mourir dans son lit, sans cela le séjour du 60 mauvais esprit rendrait le lit et la chambre inhabitables. Le malheu­reux agonisant est toujours arraché de son lit et déposé sur une plan­che pour y mourir. Après la mort, les prêtres sont appelés pour chasser le mauvais esprit. Après les exorcismes, ils répandent du sable sur le sol, et si le lendemain on trouve sur le sable des traces de pas (où n'y a­t-il pas des chats et des souris) on croit y voir la trace du chemin qu'a suivi le génie pour sortir.

Bien des choses vont changer sans doute, mais je note mes impres­sions au moment où j'ai passé là.

Le nom de mandarin est inconnu des Chinois, comme les mots Chine et Chinois. Les Chinois s'appellent fils de Han au nord et fils de Tang au sud. 61 Le mot mandarin vient du mot portugais mandar, commander. Les officiers civils et militaires sont désignés par le mot Kouang-fou.

Tous les emplois sont à la disposition du pouvoir central, qui ne se mêle de l'administration des provinces que par la nomination ou la révocation des fonctionnaires, choisis parmi les candidats ayant passé leurs examens avec succès.

Le système de gouvernement tient beaucoup du régime de la fédéra­tion, les provinces et les communes jouissent d'une grande autonomie, avec la responsabilité à tous les degrés, à commencer par la famille.

La règle générale est qu'aucune charge ne puisse être exercée pen­dant plus de trois ans et en aucun cas dans le pays d'origine du titulai­re. 62

Les officiers civils et militaires sont divisés en neuf ordres, distin­gués par un bouton vissé sur le chapeau officiel. Ce sont des pierres pour les rangs inférieurs et des métaux pour les rangs plus élevés. Le premier ordre a un bouton en corail uni; le second, un bouton de corail ciselé; le troisième, un bouton bleu clair; le quatrième un bou­ton bleu mat foncé; le cinquième un bouton de cristal; le sixième, un bouton de jade blanc; les trois autres, des boutons de cuivre doré ouvragé.

Beaucoup de Chinois portent sur leur toque des boutons de soie de diverses couleurs, mais cela est de pure fantaisie et ne marque pas une dignité.

Si on en croit M. Bard (Les Chinois chez eux), ce peuple n'est pas plus mal gouverné que bien 63 d'autres. M. Bard les connaît, il a vécu quatre ans chez eux. Les mandarins, dit-il, ne sont pas une classe plus détestable que les politiciens en exercice dans certains pays d'Occident. La gazette de Pékin en donne chaque jour des preuves et M. Bard en cite des exemples.

16 mai 1894. Une femme emprisonnée à tort s'étant suicidée, le magistrat est révoqué.

19 septembre 1894. Un juge dénoncé par les notables pour sa fai­blesse dans la répression et son népotisme est envoyé devant un con­seil d'enquête.

12 juillet 1895. Un censeur accusé d'avoir laissé un de ses satellites extorquer une somme de 100 taëls sous menace de dénonciation, est révoqué, etc. etc.

Y a-t-il au monde une 64 pareille agglomération d'hommes main­tenue dans un ordre assez passable, sans gendarmerie et sans force militaire, avec un minimum de fonctionnaires?

On parle beaucoup des exactions des mandarins, elles sont pour ainsi dire obligatoires. Leurs appointements fixes sont dérisoires. Un vice-roi n'a pas 300 francs par mois. Ne pouvant pas payer son person­nel, il le laisse pressurer le peuple. Lui-même tire de son emploi tout ce qu'il peut. Quand un préfet met 100 ou 200.000 francs de côté pen­dant ses trois ans d'exercice, il est très content. Ce n'est pas si exagéré.

Les fonctionnaires changent de poste tous les trois ans. Ils ne s'inté­ressent pas aux pays où ils passent et laissent tout en souffrance. 65 Les digues et les canaux ne sont pas entretenus, les routes sont des fondrières et l'on voyage à travers champs.

Actuellement le parti réformateur voudrait tout réorganiser, mais les réformes sont essayées à tort et à travers. On voudrait tout faire sans les européens, il en résulte qu'on entreprend beaucoup de choses sans aboutir nulle part. Les japonais plus adroits se sont servis des européens pour commencer, mais ils les écartent à mesure qu'ils peu­vent s'en passer.

La Chine a maintenant quelques troupes dressées à l'européenne. Mais les services accessoires font défaut et les vieilles casernes sont des foyers de maladies. 66 Cependant on construit des casernes, surtout à Pékin, et un Allemand me disait que les officiers de sa nation chargés de former les Chinois sont étonnés de leurs progrès.

La Chine arrivera à s'organiser, mais elle est en retard de trente ans sur le japon et le morceau à dégrossir est plus volumineux.

Les titres de noblesse sont donnés en Chine par le chef de l'Etat, comme partout.

Pour la noblesse héréditaire, la Chine a un curieux procédé. Le degré de noblesse diminue à chaque génération et s'éteint à la douziè­me, à moins qu'une nouvelle promotion ne le relève de quelques degrés.

Le fils d'un prince du premier rang, passe au second rang et ainsi 67 de suite. C'est comme si, chez nous, de génération en génération, le chef de famille descendait de rang de prince à celui de duc, et les successeurs au titre de marquis, comte et baron.

N'est-ce pas un système ingénieux pour inciter les nobles à rendre à l'Etat des services qui leur méritent la faveur de remonter au rang de leurs pères. Ce système est peut-être préférable à celui de l'anoblisse­ment à jeu continu comme en Angleterre, où l'on arrive à avoir trop de monde et surtout trop de gens incompétents et incapables à la Chambre des Pairs.

Il n'y avait jadis en Chine que de rares feuilles officielles, en retard de quelques siècles sur les 68 idées européennes. Mais tout est en marche là-bas. La jeune Chine grandit, il lui faut le parlement, la pres­se, l'armée, comme en Europe.

Mais le bon grain ne va pas sans l'ivraie. L'Argentine a demandé à l'Europe des graines de céréales, elle a reçu par-dessus le marché, au fond des sacs, des graines de chardons qui se multiplient prodigieuse­ment sous le chaud soleil de là-bas.

La Chine aura le parlement avec ses intrigues et son oligarchie; elle aura une grosse armée avec des dettes considérables; elle aura l'indus­trie moderne avec le ferment socialiste et le paupérisme.

C'est une fermentation générale en Chine et la fin d'un régime. C'est une maison en reconstruction. 69 Nous en étions là en 1789 et nous n'en sommes pas encore sortis. La Chine entre dans sa période révolutionnaire et cela pourra durer indéfiniment avec des crises vio­lentes de temps en temps. Il est si difficile à un Etat de retrouver son aplomb quand il en est sorti! C'est l'avènement de la démocratie avec l'agitation qui lui est propre.

Les journaux en langues européennes apportent aussi leur contin­gent d'idées nouvelles. Tientsin a son Courrier et son Echo; Pékin a un journal français; Chang-haï et Hong-Kong ont des feuilles anglaises. Les missionnaires de Chang-Haï ont une excellente revue qui complè­te ses renseignements scientifiques 70 par quelques nouvelles politi­ques.

La vénérable Gazette de Pékin, vieille de mille ans, est le plus ancien journal du monde. Elle publie les décrets impériaux, les rapports des ministres et des censeurs. On y étale avec une franchise incomparable les plaies de l'administration chinoise, sous forme de rapports des cen­seurs, de décrets révoquant des fonctionnaires avec des considérants à l'appui. - Les censeurs sont les missi dominici de ce pays-là.

Le fait nouveau dans la presse chinoise, c'est la liberté de la criti­que. Personne n'y échappe, pas même le régent et les hauts fonction­naires. Chaque feuille propose ses projets de réorganisation.

La presse a été l'agent le plus actif de la révolution. 71 Il y a à l'heure actuelle, en Chine, plus de 800 journaux avec des imprimeries montées à l'européenne, dont les tirages sont fort élevés; des feuilles satiriques, qui plaisent aux lecteurs par leur verve incisive et leur esprit frondeur et enfin des revues qui cherchent à rivaliser avec nos grands magazines.

Très rapidement, cette presse s'est assimilée les méthodes de travail de la presse européenne, et le jour où elle aura acquis les procédés d'information rapide de celle-ci, elle deviendra une puissance formi­dable.

Comment traduire cela? C'est à peu près l'anse du panier. C'est une commission que tout employé de l'Etat ou des particuliers prélève sur les fournisseurs ou clients 72 de son maître. Cela se pratique en Chine et aux Indes.

Le mot squeeze est anglais, il veut dire serrer, presser ou pression. On presse ou on pressure un client comme on presse un citron. Le mandarin insuffisamment payé squeeze le peuple; les satellites du mandarin, non payés, squeezent les justiciables.

J'ai vu un concierge d'évêché aux Indes qui squeezait jusqu'aux mendiants. Il ne présentait leurs requêtes qu'à la condition d'avoir sa part.

Les étrangers ont essayé d'échapper à cela en faisant eux-mêmes leurs achats, mais le domestique allait après son maître faire le tour des magasins et toucher sa commission. 73 Un missionnaire de Delhi me donna un jour un jeune chrétien pour m'aider à visiter la ville. Je passai au bazar pour acheter quelques souvenirs. Derrière mon dos, le boutiquier remit au jeune homme une commission d'un dollar que celui-ci me montra avec simplicité.

A part cela, les domestiques chinois sont d'honnêtes gens. Leur chef, le boy, est responsable du linge, du mobilier, des vêtements, et rien ne manque à l'appel.

La Chine et le japon auront leur crise sociale. Leurs étudiants com­me leurs ouvriers s'éprennent du socialisme dans les universités de l'Europe et dans les chantiers de l'Amérique. Mais ce qui est curieux, c'est 74 que la Chine a déjà eu son essai de socialisme au XIIe siècle. Les jaunes ont vraiment tout inventé avant nous. J'ai raconté cela dans le Journal de St-Quentin à mon retour.

«Rien de nouveau sous le soleil.

L'impôt sur le revenu, les retraites pour la vieillesse & le socialisme agraire en Chine au XIIe siècle.

Saint-Quentin, le 16 juin 1911

Monsieur le Directeur,

Avez-vous lu l'ouvrage du Père Huc8), missionnaire sur l'Empire chi­nois (Paris 1862)? C'est une mine de faits intéressants. On y peut voir que les Chinois ont connu longtemps avant nous la plupart de nos institutions modernes. Il y a bel âge, par exemple, qu'ils ont essayé ces choses merveilleuses qui vont nous rendre les délices de l'Eden: l'impôt sur le revenu, les retraites pour la vieillesse et le socialisme agraire.

C'était au douzième siècle, sous l'empereur Chen-Tsoung, de la dynastie des Soung.

Il y avait alors un fin lettré, brillant orateur et grand ami du peuple, qui était, comme le Jaurès ou le Guesde de ce temps-là. On l'appelait Wang-Ngan-Ché. 75

Dans le but de soulager la misère du peuple, il proposa à l'empe­reur un plan que nous trouvons exposé dans l'ouvrage du Père Huc: «Afin d'empêcher l'exploitation de l'homme par l'homme disait-il, l'Etat s'emparerait de toutes les ressources de l'empire, pour devenir le seul exploitant universel.

D'après les nouveaux règlements, il y aurait, dans toute la Chine, des tribunaux chargés de fixer chaque jour le prix des denrées et des marchandises. Pendant un certain nombre d'années, jusqu'à ce que l'égalité soit établie, les riches paieraient seuls l'impôt sur le capital et sur le revenu. Il appartiendrait aux tribunaux d'apprécier la fortune de chacun. Les ressources provenant de ces impôts seraient mises en réserve dans le trésor de l'Etat, pour être distribuées aux vieillards sans soutien, aux pauvres, aux ouvriers sans travail et à tous ceux que l'on jugerait être dans le besoin». (Sans doute aux électeurs du parti??)

En même temps, d'après le système de Wang-Ngan-Ché, l'Etat deve­nait seul propriétaire du sol. Il devait y avoir dans tous les districts, des tribunaux d'agriculture, chargés de faire annuellement aux cultiva­teurs le partage des terres et de leur distribuer les graines nécessaires pour les ensemencer, à condition seulement de rendre en grains ou autres denrées le prix de ce qu'on avait avancé pour eux; et afin que toutes les terres de l'empire fussent profitables selon leur nature, les commissaires des tribunaux décideraient eux-mêmes de l'espèce de denrée qu'on y devait cultiver.

«Il est évident, ajoutait le réformateur, que par ce moyen l'abondan­ce et le bien-être régneront dans tout l'empire.

En cas de disette sur un point, le grand tribunal agricole de Pékin rétablira l'équilibre en faisant transporter dans les provinces plus pau­vres la surabondance des provinces plus riches. On arriverait bientôt par cette méthode à l'écroulement des grandes fortunes et au nivelle­ment universel».

En exposant ce plan merveilleux, nous avons conscience de fournir à M. Jaurès des données pour la description du royaume de l'Utopie, et nous donnons à nos journaux 76 socialistes des sujets de thèses plus sérieux que ce qu'ils nous servent habituellement.

Mais si la vieille Chine avait ses socialistes, elle avait aussi ses conser­vateurs.

Il y avait un autre lettré, un autre candidat ministre, qui était com­me le Méline de ce temps-là. Il se nommait Se-Ma-Kouang. On a con­servé la supplique qu'il adressa à l'empereur pour empêcher l'établis­sement du système:

«Tout cela est séduisant, disait-il, rien n'est plus beau en spécula­tion, mais en réalité, rien ne pourrait être plus préjudiciable à l'Etat. On prête au peuple les grains qu'il doit confier à la terre, et le peuple

les reçoit avec avidité; mais en fait-il toujours l'usage pour lequel on les lui livre? C'est avoir bien peu d'expérience que de le croire ainsi; c'est connaître bien peu les hommes que de juger si favorablement du com­mun d'entre eux. L'intérêt présent est ce qui les touche d'abord; ils ne s'occupent pour la plupart que des besoins du jour; il y en a peu qui se mettent en peine de prévoir l'avenir.

On leur prête des grains, et ils commencent par en consommer une partie; ils les vendent ou les échangent contre d'autres choses usuelles, dont ils croient devoir se munir avant tout. Quand il faut semer, le grain a disparu ou bien il est fort amoindri.

Mais supposons que rien de tout cela n'arrive; les cultivateurs ont semé le grain de l'Etat. Après les travaux vient le temps de la récolte, il faut qu'ils rendent à l'Etat une partie des produits. Mais ils regardent ces moissons comme le fruit de leurs peines et de leurs sueurs. Ils les ont vu croître et mûrir, c'est comme quelque chose d'eux-mêmes. Il faut les partager, il faut les rendre en partie. Que de raisons pour ne pas le faire! Que de besoins réels ou imaginaires viendront s'opposer à cette restitution! 77

Les tribunaux, dit-on, régleront tout. Ils auront partout leurs com­missaires et leurs officiers. Ils exigeront de force tout ce qui est dû de la part de récolte et de l'impôt des riches. Mais que de violences con­tre ceux qui déplaisent et que de faveurs pour les amis!

Je ne parle pas, ajoutait-il, des énormes dépenses que doit entraîner après soi une pareille organisation. Aux dépens de qui seront entrete­nus tant d'hommes chargés de faire travailler les autres?

L'argumentation de Sse-Ma-Kouang était écrasante. Mais le réfor­mateur avait séduit le peuple et gagné l'empereur.

On essaya. En peu d'années on vit régner partout la violence, l'a­narchie et la misère. L'empereur Chen-Tsoung mourut et son ministre tomba en disgrâce. La Régente appela au pouvoir l'excellent Sse-Ma­Kouang, qui fit litière de toutes les utopies.

Mais les Chinois sont changeants comme les Français. Dix ans après, la Régente mourut, et les ministres gagnèrent l'esprit du jeune empe­reur qui leur rendit le pouvoir. Le nouvel essai dura trois ans, puis tout le monde en eut assez. La mémoire de Wangi-Ngan-Ché fut vouée à l'exécration et tous les socialistes expulsés de Chine. C'était en 1129. Ils passèrent en Mongolie et portèrent, dit M. Drouyn de Lhuys, leur esprit d'agitation dans la grande armée de Gengis-Khan, qui conquit et ravagea toute l'Asie jusqu'à la région du Caucase.

Quelle est la morale de cette histoire? Nous aurons probablement un essai ou deux des théories de Wang-Ngan-Ché, mais la pratique nous en dégoûtera, et nous reviendrons aux sages conseils du prudent Sse-Ma-Kouang.

Un Voyageur» 78

La Chine a montré qu'elle était capable d'une grande énergie socia­le quand elle a supprimé l'abus de l'opium. Le mal était arrivé à l'ex­trême. La culture du pavot tendait à remplacer celle des céréales. Les villes se remplissaient de fumeries d'opium, comme les nôtres se rem­plissent de débits d'absinthe et d'alcool.

Tche-fou avec 32.000 habitants comptait 138 fumeries. Wen-chou habité par 80.000 Chinois avait 1.130 fumeries en 1899. Et cela n'empêchait pas de millions de Chinois de fumer l'opium à domicile.

L'Angleterre importait, rien que par le port de Chang-Haï, trois millions de kilos d'opium en 1882. Hong-Kong avec les autres ports en importait huit millions de kilos en 1891. Cela ne fait pas honneur à l'Angleterre 79 d'avoir souvent molesté la Chine par la diplomatie et par les armes pour lui vendre son opium des Indes.

La Chine a eu le bon sens d'interdire les fumeries d'opium. C'était une question vitale pour elle. L'opium donne un sommeil factice avec des rêves agréables. Ceux qui en essayent vont bien vite à l'excès. Ils deviennent paresseux. Ils s'empoisonnent lentement. Ils maigrissent et s'étiolent.

J'ai vu des fumeries d'opium, mais c'était dans les concessions anglaises de Tien-tsin et de Chang-Haï. Les fumeurs s'allongent sur un lit de camp. Près d'eux est la pipe avec son tuyau de bambou puis la provision d'opium et une lampe. Ces gens ont des airs de malades et d'hallucinés. C'est un spectacle attristant. 80

Les cinq à six cents millions de jaunes nous dévoreront-ils un jour? Ces peuples-là grouillent dans cet Extrême-Orient qui est une des plus belles régions du monde: connaît-on rien d'aussi splendide que les îles de la Sonde, rien d'aussi varié que le japon, rien d'aussi plantureux que les plaines du Fleuve jaune et du Fleuve Bleu, ou que les régions Indo-Chinoises? Et toutes leurs vertus sont de celles dont une race peut tirer une puissance mondiale.

L'adaptation facile à tous les climats: en général, le Chinois se plie aussi bien à la zone torride qu'à la zone froide ou tempérée; d'ailleurs sa patrie est beaucoup moins favorisée que notre Europe occidentale à cet égard; même à son extrême nord on y souffre de chaleurs intoléra­bles 81 en été, après avoir pâti de froids très rigoureux, et dans l'ex­trême sud règnent déjà les ardeurs tropicales.

La fécondité de la race: elle rencontre, il est vrai, des obstacles formi­dables: les épidémies fréquentes, des famines qui déciment des plaines grandes comme des royaumes; les innombrables décès de bébés mal soignés; l'infanticide fauchant à coupes sombres les fillettes, qui ne sont pas, comme les garçons, l'honneur de la famille et qui, de par la loi, ne peuvent célébrer les rites du culte des ancêtres, - rien de tout cela n'empêche les Chinois et les autres Jaunes de se propager indéfi­niment; et après chaque désastre, épidémie, guerre, inondation, une surabondance de vie a bientôt effacé les traces de la mort. 82

L'esprit de famille: il est puissant en Chine comme il l'était à Rome. Il domine toute la vie nationale. Le père de famille a tout droit sur ses enfants. Il honore ses ancêtres en leur offrant des sacrifices plusieurs fois l'année. Il est le roi et le pontife de la famille, comme le souverain est roi et pontife dans l'état. C'est cet esprit de révérence pour le chef de famil­le et pour le père du peuple, qui a valu à la Chine sa longue stabilité sociale. Il en est absolument de même au japon. - En Chine, les pères de famille seuls portent la barbe, pour marquer leur autorité virile.

La puissance de travail: Le Chinois travaille avec persévérance et à bas prix, ce qui l'a fait 83 désirer pour certaines tâches longues et pénibles comme le canal de Panama, l'extraction des guanos du Pérou, la pose des rails du grand chemin de fer du Pacifique et le tra­vail des mines d'or et d'argent des Rocheuses. - On l'appelle mainte­nant dans les caféteries du Brésil, dans les champs de cannes à sucre de Cuba et dans les mines du Transvaal, mais ces mêmes qualités le font redouter par le travailleur américain comme un concurrent redoutable.

Je l'ai vu à l'œuvre en Chine, à Singapour et ailleurs, cultivant les rizières, conduisant les pousse-pousse, pompant l'eau des canaux pour arroser les champs. Les Chinois sont de bons ouvriers, simples et durs au travail.

La patience, est la compagne de 84 leur travail, lent, minutieux et continu. Ils vont toujours leur petit train. Ils obéissent docilement aux contremaîtres, comme ils ont appris à obéir dans la famille; ils manient la pioche comme automatiquement, toute la journée. L'heure venue de se reposer, ils se couchent n'importe où, dans une cabane ou sur le sol nu, et le lendemain ils reprennent leur tâche sans mot dire. Ils tra­vaillent moins ardemment et moins vite que l'européen, mais plus longtemps et sans secousse. La journée chez eux n'est pas de huit heu­res, mais de douze ou quinze.

La sobriété: elle vaut celle de l'Italien qui se prive de tout pour envoyer des mandats-poste à sa famille; celle de l'Espagnol ragaillardi par sa croûte de pain 85 frottée d'ail et l'eau de la fontaine. Le Chinois se contente d'une poignée de riz, de quelques fruits et de ce qu'il rencontre, çà et là, de substance animale. Vivant de peu, il écono­mise beaucoup, et il n'est pas rare que le petit boutiquier émigre à Singapore, à Manille, en Cochinchine, finisse en banquier cossu. Le Chinois a mérité d'ailleurs par son honnêteté et par son habileté à se servir de la machine à calculer, d'être choisi comme comptable dans les grandes maisons de banque et de commerce des ports de l'Asie.

La discipline: habitués à la vie de famille et à l'organisation de la tri­bu et de la commune, ils se groupent volontiers en syndicats de toute espèce, et une fois enrôlés 86 ils ne discutent pas l'autorité des chefs qu'ils se sont donnés. Ils portent cet esprit d'association partout où ils émigrent, soit à l'intérieur, soit au dehors. Cette discipline fera leur force quand ils seront devenus une nation militaire.

Leur mépris de la mort: il est proverbial et il mérite de l'être. Un Chinois passe de vie à trépas avec une incroyable résignation, même quand ce trépas est violent et accompagné de supplices horribles. J'ai vu un Chinois blessé, ensanglanté, et gardant un visage impassible. Un Chinois se livrera à la justice à la place d'un coupable riche pour un intérêt mesquin, pour un subside à sa famille, pour un cercueil capi­tonné (ils ont la passion des cercueils opulents) ou pour une belle cérémonie 87 rituelle à l'apaisement de ses mânes.

Le courage: Comment ne serait-on pas courageux quand on a tant d'endurance, tant de patience et une telle impassibilité devant la mort? Menés au feu par des officiers brillants, les Chinois ne recule­ront pas plus que les bataillons les plus stoïques de la fière Europe. N'a-t-on pas vu aussi les japonais marcher à l'assaut de la plus redouta­ble forteresse sous les obus et la mitraille? Les nobles samouraï ne se livraient-ils pas sans broncher à l'harakiri, en s'ouvrant les entrailles pour une question d'honneur?

Reclus ajoute avec raison: l'extraordinaire élan, la témérité folle des japonais, leur indifférence pour le sang répandu, même quand c'est le leur, ils ne tiennent pas 88 ces qualités militaires de leur seule origi­ne et de leur race, mais aussi de ce qu'ils ont vécu jusqu'à ces derniers temps sous le régime féodal; nos petits neveux verront ce qu'il en restera quand cent ans de parlementarisme auront passé sur leur vieil­le histoire héroïque (Reclus, Le partage du monde).

Il ne semble pas que nous ayons beaucoup à craindre des Jaunes, ni politiquement, ni commercialement.

Le glorieux destin de l'Angleterre a ébloui les Japonais, les éloges outrés de l'Europe leur ont tourné la tête, leur Meidji [Meiji]9), leur régénération dont ils datent maintenant les années, à partir de 1867, leur a persuadé que le temps n'est rien, que tout s'improvise, qu'il suf­fit d'un ordre du dieu, qui est le Mikado. 89 Ils se sont dit: «Nous sommes la grande Bretagne de l'Asie», et ils ont voulu conquérir d'au­tres îles et du continent, comme les Anglais. Sans doute ils viennent d'acquérir la Corée, et ils ont des vues sur la Mandchourie, mais la Corée est peu de choses en Asie, et la Mandchourie est surveillée par la Russie, la Chine et les Etats-Unis.

La Chine aurait pu avoir aussi de grandes ambitions, mais l'heure est passée. Elle a poussé sa vieille civilisation jusqu'à Moukden, dans la Mandchourie du sud, il fallait pousser ses émigrants plus loin, envahir

la Sibérie, et, par le Turkestan, s'avancer jusqu'à l'Oural. Mais elle était trop pacifique et trop insouciante.

La Russie couvre la Sibérie de 90 voies ferrées et y porte 200.000 émigrants par an, elle y sera bientôt invulnérable.

Les jaunes sont d'ailleurs enserrés dans leurs limites. A l'ouest ils ont le cercle des plus hautes montagnes du monde, l'Himalaya, et le désert du Thibet. Au nord, ils ont l'immense Sibérie qui serait pour eux ce que les plaines russes ont été pour la Grande Armée de Napoléon.

Ils se multiplient rapidement, dira-t-on, et ils nous surpassent par le nombre; mais ils meurent presque autant qu'ils naissent chaque année. Il y a chez eux tant d'incurie, tant d'épidémies! On y sacrifie tant d'enfants, tantale filles surtout! L'hygiène est nulle en Chine et la médecine incapable. Leur accroissement n'est estimé qu'à un demi pour cent par an, et celui 91 des blancs dépasse un pour cent.

Nous avons, dit-on, des principes de décadence: la richesse, le luxe, le plaisir, la division des classes, mais bientôt les jaunes connaîtront tout cela. Les lois de progrès et de décadence sont les mêmes pour toute la terre. Les jaunes connaîtront la civilisation occidentale et ses excès: le luxe, le théâtre, le parlementarisme, la démocratie, la soif de l'or, les grèves, le socialisme et l'anarchie. Où trouveront-ils les moyens de relèvement, s'ils n'ont pas même le christianisme, dont l'action sur­naturelle a souvent revivifié les nations d'Occident?

Mais si nous n'avons pas à redouter la domination politique de ces peuples, n'avons-nous pas à craindre leur concurrence économique? Les produits chinois et japonais ne 92 vont-ils pas envahir nos mar­chés au détriment de nos manufactures?

Evidemment, il se crée là un marché, spécialement pour les tissus de coton et de soie et nous en souffrirons un peu; mais de longtemps le péril ne sera pas grave. Pour produire beaucoup, il faut des capi­taux, une main d'œuvre active, une direction intelligente.

Les capitaux n'abondent pas en Chine. Il y a quelques riches çà et là, et une multitude énorme de prolétaires. Les millionnaires sont rares. On appelle riches là-bas quelques commerçants qui ont amassé deux ou trois cent mille francs.

Les impôts paraissent lourds au peuple, et cependant le budget de la Chine n'égale pas celui de la ville de Paris.

On a essayé de fonder des usines 93 par actions, on n'a trouvé que des capitaux insuffisants. Il a fallu emprunter pour bâtir, emprunter pour acheter l'outillage et la matière première. La marche de l'indus­trie est entravée par les intérêts à payer. Toutes ces entreprises végètent quand elles ne tombent pas.

La main d'œuvre est à bon compte jusqu'à présent, mais elle aug­mente journellement et puis, elle vaut ce qu'elle coûte. Les Chinois sont habitués à travailler doucement. On dit qu'il faut trois Chinois pour faire le travail d'un ouvrier européen.

Pour la direction, les Chinois voudraient faire par eux-mêmes, mais ils n'ont pas d'ingénieurs formés, ni de contremaîtres qui sachent s'imposer. Et puis, les vieilles coutumes apportent leurs entraves: 94 la famille est fortement constituée en Chine, directeurs et contremaî­tres d'usine se voient obligés à procurer du travail à tous les leurs, même s'ils n'ont pas les aptitudes voulues.

En somme l'industrie chinoise est dans l'enfance, et son éducation sera longue. Elle a quelques filatures et tissages de coton et de soie, deux ou trois usines métallurgiques et autant de sucreries, et tout cela marche médiocrement.

Les Chinois arriveront à faire de la grande industrie, mais il y fau­dra du temps. Ils viennent de si loin! Et quand ils y seront arrivés, ils auront comme nous des ouvriers exigeants à satisfaire et de hauts salai­res à payer.

Il y a du vrai dans les Harmonies 95 économiques de Bastiat10), les conditions du travail et de la production tendent à s'équilibrer entre les nations.

Les japonais iront plus vite. Ils ont une plus grande facilité d'assimi­lation. Ils envoient leurs ingénieurs se former en Europe. Mais eux aussi manquent de capitaux. Et si leurs entrepreneurs imitent adroite­ment nos méthodes, il semble que leurs ouvriers mettront le même entrain à imiter les exigences des nôtres. La lutte économique avec les peuples nouveaux ne sera pas aussi terrible qu'on l'a cru un moment.

Pour l'art chinois, il faudrait redire à peu près tout ce que j'ai noté pour l'art japonais, les japonais n'étant guère, dans l'art, que des imi­tateurs de la Chine. Je me bornerai donc ici à quelques réflexions, empruntées 96 en partie à M. de Marguerye et à M. Paléologue.

Les Chinois sont un peuple artiste qui fut, dans les arts comme dans le reste, l'instituteur des Japonais si vantés. - Ils ont brillé de tout temps par une exquise fantaisie. Au rebours des Européens toujours préoc­cupés d'imiter la nature, les artistes chinois préfèrent l'inventer: à l'oi­seau réel, ils opposent l'oiseau fantastique; aux serpents qui rampent dans la brousse, les dragons imaginaires; aux arbres de la forêt, des arbustes contournés et bizarres.

Dans les peintures de leurs vases, dans leurs bronzes, dans leurs des­sins et tableaux, dans les sculptures de leurs temples et de leurs palais, dans la décoration de leurs parcs et jardins, ils semblent guidés uni­quement par leurs rêves; mais 97 si on y regarde de près, on trouvera ordinairement dans leur dessins capricieux un sens symbolique com­me dans la variété infinie des ornements de notre art gothique.

Le symbolisme date des commencements de l'art en Chaldée, et les prophètes d'Israël en ont largement usé, surtout dans les pages apo­calyptiques de l'Ancien et du Nouveau Testament.

L'idée religieuse, les traditions chevaleresques et l'idéal de la vie civile riche et gracieuse fournissent les symboles de l'art chinois.

Architecture. - Un écrivain a dit assez exactement: pour la beauté des proportions architecturales, c'est en Grèce qu'il faut aller chercher les modèles; pour la grandeur et la majesté, c'est en Egypte; pour la fou­gue associée à la minutie du détail, 98 nous ne trouverons rien de mieux qu'une cathédrale gothique; mais pour la fantaisie et l'éclat, la palme appartient aux Chinois.

De l'art ancien, il reste peu de choses là-bas. La plupart des édifices du vieux temps étaient construits en bois et en briques légères, et leur destruction n'a pas laissé de traces; et de plus les Annales chinoises nous apprennent que les nouvelles dynasties ont souvent cru accroître leur prestige en faisant détruire les monuments élevés par les dynasties précédentes.

Tout le monde connaît un détail caractéristique de l'architecture chinoise, c'est le toit aux angles recourbés, ce qu'ils appellent le ting, et ce ting est aussi bien employé dans la construction 99 des grands édifices, palais, temples, arcs de triomphe, portes monumentales, que dans celle des maisons particulières.

Dans son intéressant ouvrage sur l'art chinois, M. Paléologue repro­duit l'hypothèse assez vraisemblable que cette disposition aurait eu pour origine la tente primitive des tribus asiatiques. «Le ting, écrit-il, avec ses extrémités recourbées comme le sont les angles d'une tente relevés par des piques, avec cette incurvation du milieu de la pente qui rappelle le creux formé par la souplesse pesante de la toile, pré­sente, en effet, une ressemblance frappante avec une tente; l'absence de plafond, des fenêtres latérales et généralement aussi d'étage supé­rieur, est un trait commun de plus…». Ce respect de la tradition, joint 100 à celui des règlements édilitaires donne aux villes chinoises un aspect de monotonie que varient à peine les dimensions plus grandes données aux temples ou aux palais; parfois cependant, le ting est dou­ble pour les édifices auxquels on a voulu donner plus d'importance.

L'absence d'étages supérieurs a porté les constructeurs à dévelop­per le plan horizontal des monuments importants; les Chinois aiment les grandes enceintes carrées, enfermant dans leur périmètre des con­structions isolées, reliées par des jardins.

Les ponts en Chine ont une silhouette pittoresque. Comme nos ponts du Moyen Age, ils sont généralement très élevés dans leur partie centrale.

Pour le plan des habitations, 101 les Chinois sont guidés par un souci extérieur de l'orientation, afin que les influences mauvaises des génies de l'air et de l'atmosphère ne soient pas nuisibles aux habitants. Ces influences portent le nom de Feng-choui (vent et eau); c'est la base de la géomancie chinoise.

L'ensemble des constructions étant réglé par les décrets et le Feng­-choui, la fantaisie se donne libre cours pour les détails qui restent libres. Les tuiles vernies des toitures et les animaux fantastiques en ter­re cuite sur les arêtes et les angles donnent de la variété au coup d'oeil.

Peinture. - Chez nous la grande peinture n'est qu'une évolution de la miniature qui avait été poussée à une si haute 102 perfection dans les monastères bénédictins. Il y a quelque chose d'analogue en Chine. Dès les premiers siècles de notre ère, les bonzes dans les monastères se plurent à retracer sur de longs rouleaux de soie les incidents variés de la légende bouddhique. Ils firent école et des peintres de renom firent revivre les légendes sur la soie et sur le papier.

Puis le champ artistique s'élargit. Les peintres s'appliquèrent à reproduire les fleurs, les animaux et particulièrement la fière attitude du cheval.

Sous la dynastie des Song, (du 10e au 13e siècle) la peinture de pay­sage fut très en vogue. Plus tard, les artistes se spécialisèrent, peigni­rent chacun le même détail de paysage, la même plante, la même fleur. 103 Tel fut célèbre par ses bambous, tel autre par ses pivoines.

Au 13e siècle, le nouveau bouddhisme, ou lamaïsme, remit en vigueur la peinture religieuse. La recherche du détail amena la déca­dence et on en arriva au style conventionnel et bizarre qui correspond à notre style de décadence qu'on a baptisé du nom vulgaire de rococo.

La céramique. -J'ai parlé déjà des porcelaines orientales et de leur classification à propos du japon. J'ajoute quelques notes.

La manufacture impériale est dans la province du Kiang-si à King­to-chen. Le Kiang-Si touche au Fleuve Bleu à Kiou-Kiang où je suis pas­sé. L'établissement date du 14e siècle. 104 Déjà au 15e siècle on y comptait une quinzaine de fours. En 1717, il n'y avait pas moins de 3.000 fourneaux, occupant 18.000 familles. Etonnez-vous après cela que les potiches chinoises aient envahi le monde!

King-to-chen est encore un centre important de fabrication, mais il y en a bien d'autres en d'autres provinces.

Dans la même province du Kiang-Si est la localité de Kao-ling, d'où l'on extrait le kaolin, la pâte à porcelaine, dont le nom est entré dans notre langue.

«La porcelaine la plus curieuse, la plus gaie, la plus divertissante, la plus charmante, en un mot, disait Grandidier11), c'est la porcelaine à 105 décor polychrome, celle qui mérite le nom de porcelaine d'art,

celle qui s'impose par son rayonnement et sa beauté, qui supporte avec majesté et glorieusement les plus dangereux voisinages. Elle éblouit le regard par la variété et l'éclat de ses tons chatoyants, non moins que par le feu de ses reflets magiques; elle seule porte sur elle son enseignement; seule, elle nous révèle les coutumes du peuple chi­nois, le secret de ses moeurs intimes, les mystères de sa religion; elle évoque les scènes de la vie privée, glorifie les faits et les personnages historiques, reproduit des épisodes célèbres de roman ou de théâtre… La porcelaine de Chine prime les œuvres céramiques des autres nations par la variété infinie de ses formes et de ses décors… 106

Examinons rapidement les éléments de cette prestigieuse décora­tion. Ce sont d'abord des combinaisons de lignes géométriques, les unes simplement fantaisistes, les autres ayant leur signification symbolique dérivant de la théogonie: c'est ainsi que le Yang, principe actif, force créatrice comprenant le ciel et ce qui est mâle, est représenté par des figures circulaires ou elliptiques, et le Yin, principe de passivité, matière inerte, est figuré par le carré ou le rectangle»…

La flore, la faune, prennent la plus large part au décor, mais arbres, fleurs et animaux sont le plus souvent de la plus entière fantaisie. Les animaux surtout sont fabuleux, fantastiques, mais 107 dans cette débauche d'imagination, le céramiste chinois traduit généralement des légendes, des traditions nationales, ou bien il s'inspire du lyrisme des romancier et des poètes. Si on lui reproche de peindre des che­vaux roses, bleus, jaunes, il peut renvoyer la critique à un passage du Pipaki12), roman de lutte où le poète a des visions de chevaux étranges.

Il y a toute une catégorie de vases spéciaux pour les cérémonies du culte. Le confucianisme emploie des brûle-parfums, des coupes et des plats pour les offrandes alimentaires. Ces objets reproduisent les ani­maux symboliques: le dragon qui représente l'orient ou le soleil; la licorne, qui personnifie la perfection et le bonheur; 108 la tortue, symbole de la force; le fong-houang, oiseau de bon augure.

Avec le taoïsme apparaissent les personnages célestes: Chang-te, dieu du ciel; le philosophe Lao-tsen et divers saints ou demi-dieux.

Le taoïsme aime beaucoup les signes de longévité, et il regarde comme tels: le pin, le prunier, le saule, le bambou, le pêcher, et cer­tains animaux comme le lièvre, la tortue et la cigogne.

On doit au bouddhisme les statues très variées de bouddha ou de Fo, et celles de la déesse Kouan-Yin, l'Isis des Chinois.

En dehors de l'inspiration religieuse, beaucoup de scènes repré­sentées dans la céramique sont empruntées à l'histoire, au roman, 109 à la vie privée. Il est à désirer que le contact européen ne fasse pas disparaître l'art si original des Chinois.

Elle était prévue, elle devait venir. On la prévoyait. Le Japon et la Chine avaient une civilisation ancienne avec des raffinements tout spé­ciaux. Mais l'humanité est avide de richesses, de progrès, de conquê­tes. Dès que ces peuples s'aperçurent que nous les dépassions étrange­ment sous ces divers rapports, ils voulurent se transformer et nous imi­ter. Le japon marcha le premier parce qu'il avait des rapports plus faci­les avec l'Amérique et parce qu'il a davantage l'esprit imitateur.

En Chine, l'idée de réforme 110 fermente depuis la révolution japonaise: Mens agitat molem.

Les révolutions prennent un prétexte politique. Au Japon, on vou­lut renverser les Maires du Palais héréditaires, les shoguns, parce que le Mikado paraissait plus accessible aux idées des novateurs. En Chine, on renverse la dynastie mandchoue qu'on regarde comme responsable de l'obscurantisme traditionnel.

La Providence a ses desseins et tirera parti de tous ces changements pour accélérer le règne du Christ. 111

SINGAPORE

C'est le 14 décembre que nous quittons le grand empire, qui est si intéressant et qui se présente avec tant de problèmes ardus pour son avenir politique et religieux.

Nous prenons un bateau allemand, le Kleist, de la compagnie du Lloyd de Brême. Le bateau est moins grand et moins neuf que ceux de la compagnie japonaise-américaine du Pacifique, mais il est quand même confortable. Il a un bon service et de la discipline. Quelques musiciens nous récréent et nous font oublier le roulis pendant le déjeuner et le dîner.

Je salue encore de loin l'île 112 de Sancian. J'aperçois sur un riva­ge une église blanche, est-ce celle que l'on a érigée récemment en l'honneur de St François Xavier?

Il y a un reste de mousson, la mer est un peu agitée. Le voyage dure­ra quatre jours. J'aurais voulu visiter en passant notre Indo-Chine, mais je n'ai plus le temps. Nous apercevons les côtes de l'Annam. Les oiseaux de l'île française de Poulo-Condor viennent nous saluer au passage.

Puis nous voici à Singapore. Dans les détroits, la mer est calme com­me un lac. Nous débarquons le 18 décembre. C'était le 43e anniversai­re de mon ordination sacerdotale!

Nous avions annoncé notre arrivée 113 au P. Couvreur, Procureur des Missions Etrangères de Paris. Il nous attendait au port avec son automobile. On ne peut pas être plus hospitalier.

Singapore est une grande ville anglaise, égarée là-bas entre l'Océan Indien et la Mer de Chine. C'est la capitale de ce que l'Angleterre appelle les Etablissements du Détroit, Straits settlements. On y compte plus de 250.000 habitants, dont la moitié sont Chinois. Ces braves gens, dont la plupart sont pauvres et demis-nus, chargent les bâti­ments, arriment les marchandises, portent le charbon et tirent les rik­shas ou pousse-pousse13). Quelques-uns font fortune et un bon nombre se font chrétiens. Singapore a aussi 50.000 Maltais et 4 ou 5.000 Euro­péens. 114

Nous filons à travers la ville, dépassant les hôtels, les consulats et les banques et nous allons jusqu'à la colline, à la rue River Valley, où s'élè­ve la belle résidence de la Procure.

J'admire tout de suite le goût du P. Couvreur pour la belle nature. Son jardin est délicieux. Des arbres plantés depuis dix ans seulement sont déjà énormes, les lianes et les orchidées s'y accrochent. C'est que nous sommes sous les tropiques. Les fleurs de Cannes resplendissent comme la pourpre sous ce chaud soleil. Le P. Couvreur les fait venir de Lyon pour avoir les plus belles variétés.

Visite de la ville: la cathédrale française est dédiée au Saint-Sauveur. 115 La mission de Malacca appartient aux Missions Etrangères de Paris. Le Vicaire apostolique, Mgr Barillon14) était absent. Nous saluons un vénérable évêque jubilaire, Mgr Bourdon15), qui a pris là sa retraite.

Il y a d'autres églises: Notre-Dame de Lourdes, St Joseph, le Sacré­Cœur, St-Pierre-et-St-Paul. Saint Joseph est aux Portugais et dépend de Macao, cela changera. Le Sacré-Cœur est une église neuve et gracieu­se, au quartier chinois. Le P. Gazeau nous en fait les honneurs. Il est content de son peuple au teint jaune. St-Pierre-et-St-Paul est pour les indiens tamouls. M. Mariette nous la fait visiter. Il est parent du grand archéologue égyptien16). 116

C'est dommage que je ne puisse aller jusqu'à la mission de Malacca, j'aurais vu là M. Ruandel, fils d'un de mes amis de Paris.

Je visite le collège des Frères: une coupole imposante: mille élèves, dont la moitié sont chrétiens. Tous assistent aux cours d'instruction religieuse. La maison est affiliée à l'université de Cambridge. Le gou­vernement anglais a payé la moitié des constructions et il donne 50 francs par élève. Le Frère directeur nous montre avec plaisir ses rayons de bibliothèque faits du bois incorruptible de Teck. C'est que là-bas pullulent les fourmis blanches auxquelles la plupart des bois ne résis­tent pas. 117

Les Frères ont aussi de beaux établissements à Pinang et à Rangoon. Visite aux Soeurs de St-Maur: magnifique pensionnat: 840 élèves dont la moitié sont catholiques. Les Soeurs ont d'autres maisons à Pinang, à Poulo-Dumur.

Détail de moeurs: les gens du peuple ici mâchent le bétel. C'est un mélange de substances très actives: feuilles de bétel, poivre, feuilles de tabac, chaux vive et noir d'arenc. L'usage en est, dit-on, tonique et astringent. Par la mastication, ce mélange fournit un suc qui donne à la salive une couleur rouge éclatante. Les crachats des gens qui mâchent le bétel paraissent sanguinolents.

Le jardin public est un 118 des plus merveilleux que j'aie vus. Il vient après ceux des Kandy et de Buitenzorg (Java): superbes man­guiers, saponilles, orchidées en fleurs, musssoendés du Congo à gran­des feuilles rouges, aréquiers avec leurs noix et papayers avec leurs grosses baies.

Au jardin zoologique: des faisans-argus avec des yeux sur les ailes, des lemures-volants ou dragons, des galéapithèques ou singes-belettes. Je n'avais pas vu ailleurs ces animaux.

Le P. Couvreur voulut nous faire goûter tous les fruits du pays. Ils sont nombreux et tout à fait différents des nôtres. Le papaye ressemble à une grosse courge, elle est douce et digestive. Les durions, petits melons épineux 119 qui poussent sur des arbres assez élevés ont une pulpe jaune dont les Malais sont friands et qui laisse un arrière-goût d'ail ou de fromage ou pire encore. La sapotille, une petite poire; les rambutans, petites pommes chevelues; les mangostans, petits fruits rouges à goût de fraises. On mange aussi là du manioc et des têtes de bambous qui rappellent nos asperges.

Singapore est une île qui dépendait du sultanat voisin de Djohor. Les Anglais l'ont acquise en 1819.

On va vers Djohor en chemin de fer. Il faut passer le détroit en cha­loupe à vapeur. La demeure du Radjah est un grand chalet meublé à l'européenne, dans un parc superbe où croissent à l'envi les banians, les palmiers, les fougères. 120 A côté, une grande mosquée sur un monticule. Je suis monté au minaret. On passerait un bon moment là-­haut à jouir du spectacle de la mer et de la végétation tropicale de la presqu'île, mais il pleuvait abondamment, ce qui ne favorise guère une partie de campagne. Il y a là un casino, des jeux, une bourgade chinoi­se. Le Radjah a sa poste locale et ses timbres originaux.

Toute la région se met à la culture du caoutchouc, c'est un engoue­ment. Il y a vingt-cinq ans, c'était encore, dit-on, le règne des épices et de la canne à sucre. De beaux jardins de muscadiers et de girofliers s'é­tageaient sur le flanc des montagnes tandis que d'immenses planta­tions de cannes étalaient 121 dans la plaine leur végétation luxurian­te. Mais petit à petit le prix de ces denrées subit une décroissance telle que leur culture cessa d'être rémunératrice. On se rejeta alors sur le café. On en planta un peu partout sur les coteaux, avec des champs d'ananas dans la plaine.

L'arbre à caoutchouc était pratiquement inconnu dans le pays, quelques experts affirmaient cependant que le sol et le climat de la Malaisie conviendraient parfaitement à cet arbre qui fait la richesse des forêts du Brésil. Des essais furent tentés qui réussirent à merveille. D'un autre côté le café ne donnait pas le résultat qu'on avait attendu. Les arbres étaient magnifiques et chargés de baies, mais ils donnaient un café de qualité inférieure. 122 On se lança alors dans les planta­tions de caoutchouc. Les premiers plants qui remontent à 7 ou 8 ans donnent déjà leur première sève qui se vend très avantageusement, aussi l'engouement actuel est-il pour le caoutchouc. Toute la Malaisie s'y mettra, et l'on parle déjà de faire une concurrence sérieuse au Brésil. Des compagnies se fondent, elles achètent les terrains. C'est une spéculation qui aura probablement ses déboires comme les autres.

Le vicariat de Malacca compte, en 1910, 29.000 catholiques. Il n'y en avait que 24.000 en 1905. Il y a une trentaine de missionnaires. Il y a eu 1.112 baptêmes d'adultes dans la dernière année. 123

Il n'y a pas encore de clergé indigène. Il y avait en 1910 un sous-dia­cre chinois, il doit être prêtre maintenant.

La belle église du Sacré-Cœur a été bénite peu avant notre passage, et on parle déjà d'élever encore une église nouvelle pour les Chinois. Nous voudrions partir sans retard pour java, pour ne pas être en voyage le jour de Noël. Nous ne trouvons qu'un bateau chinois qui soit prêt à partir; une horreur, un sale petit bateau, qui était russe et que les japonais ont capturé et vendu à des Chinois. Le capitaine et le second sont anglais. On l'appelle le Edendale, vallée de l'Eden, c'est une antinomie. 124

Nous ne sommes que trois en première: mon compagnon de voya­ge, Mgr Tiberghien avec moi et un jeune bourguignon, M. Louchin, qui est fixé à java et qui a été faire un tour en France. Il va entrepren­dre de grandes plantations de cocotiers et de citronnelle. Il veut pro­duire la cocoline, ou beurre de coco, qui devient très populaire. 125

JAVA

C'était le 23. Le vieux port de Batavia est laissé aux bateaux de com­merce. On descend à Tandjong-Priok, une jetée nouvelle et on prend le train pour la ville haute, Weltevreden, la vraie capitale, où habitent toutes les autorités de l'île.

Batavia, la ville basse, humide et fiévreuse, n'est plus guère habitée que par des Malais et des Chinois. La ville haute, Weltevreden, est comme un parc. Les rues sont des allées ombragées et bordées de rési­dences entourées de jardins féeriques. Là croissent les cocotiers aux panaches variés, les flamboyants, tout couverts de 126 fleurs écarlates, les bananiers aux feuilles énormes, les arbres à coton chargés de flo­cons blancs comme la neige, les palmiers du voyageur avec leurs immen­ses éventails, enfin les banians, dont les racines adventives qui ratta­chent les branches au sol, forment comme un bosquet ou une colon­nade autour de chaque tronc. - Dans certains parcs, des touffes de caféiers, de muscadiers, d'arbres à vanille, de tamariniers, laissent des échappées de vues sur des jardins féeriques; et au fond apparaissent les palais blancs à vérandas verdoyantes, des nababs européens.

Les marchands ambulants parcourent les rues, ornés de leurs lan­goutis, ceintures aux couleurs voyantes.

Le repas national se compose 127 surtout d'une montagne de riz avec une sauce au poivre rouge qu'on appelle le cari et, dans des cou­pes, d'autres piments dont on ne compte pas moins de quarante variétés.

La ville compte 180.000 habitants. Elle est très étendue.

Nous demandons l'hospitalité aux Pères Jésuites. Toute l'île est sous leur juridiction. Le P. Supérieur (Mgr Luypen17)) nous reçoit avec bien­veillance. Il a avec lui plusieurs Pères, notamment le P. Van den Kun et le P. Kortenhorst. Ils portent la soutane en cérémonie, mais chez eux, à la récréation ou à leur chambre, pour moins souffrir de la chaleur, ils prennent comme tout le monde de légers vêtements de cotonnade indienne. 128

La cathédrale fait honneur aux catholiques, mais la religion domi­nante à Weltevreden est le protestantisme. Il y a plusieurs temples cal­vinistes, une église anglicane. Cette ville est une Babel, elle a des tem­ples hindous et des temples bouddhiques, des mosquées et des synago­gues.

Toutes les Indes hollandaises n'ont que 60.000 catholiques. Les pro­testants sont au nombre de 550.000, dont 500.000 natifs et 50.000 européens.

Outre le vicariat apostolique des Pères jésuites, il y a une préfecture dirigée par les Capucins à Bornéo, et une autre dirigée par les Pères d'Issoudun à la Nouvelle Guinée. Elles ont seulement quelques centai­nes de catholiques. On fera aussi une Préfecture à Sumatra18). 129

Les Chinois sont au nombre de 500.000 aux Indes hollandaises. Ils ont leurs quartiers et leurs bazars à Weltevreden.

Les promenades en ville se font dans des voitures peu commodes, qu'on appelle des dos-à-dos; le peuple dit des sados.

Visite au musée. Curiosités nationales: armes primitives de Sumatra, boucliers, lances, flèches à pointe de silex, hachettes. On est encore là dans la préhistoire. Instruments de musique très variés, claviers de métal ou de bois, séries de vases de métal variés et proportionnés pour donner une gamme quand on les frappe, flûtes de bambous de toutes formes.

Java a de curieux jouets, 130 ce sont des figures découpées à l'ai­de desquelles on peut représenter des pantomimes d'ombres chinoises sur la muraille.

Le soir, nous allons à Buitenzorg pour y passer le beau jour de Noël.

Noël. - C'est le beau jour de Noël. Je dis mes trois messes dans la pieuse chapelle des Ursulines. Puis je fais deux bonnes promenades dans le jardin du gouverneur qui est le plus beau jardin du monde et une sorte de paradis terrestre.

Buitenzorg est le Versailles du gouverneur de java. Le grand châ­teau blanc développe sa large façade au bord du lac, mais il n'a qu'un rez-de-chaussée. Nous sommes là à 900 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il y règne une atmosphère de serre tempérée. 131 Presque tous les après-midi, le jardinier céleste arrose son paradis par une pluie douce, parfois, c'est l'orage avec le tonnerre. Le jardin est vallonné par la nature, avec de frais ruisseaux et des pièces d'eau. Au loin, dans un vaste horizon, on aperçoit des volcans. Au matin, le ciel est pur et la brise parfumée.

La ville a son champ de courses, ses clubs, son campement militaire, ses églises protestantes.

La mission catholique est bien vivante. Les Pères de Man et Wisser nous ont reçus avec amabilité. Le P. de Man est de Sittard.

Le parc est si vaste qu'il faut deux heures pour le parcourir. Les plantes y sont classées par 132 familles et marquées par des inscrip­tions placées au coin des sections. Il y a un musée, une bibliothèque, des laboratoires. La science, la nature et l'art concurrent à embellir ce paradis.

En entrant à droite, longue avenue de manguiers ou canarions, qui prêtent leurs tiges et leurs branches aux orchidées et aux parasites et lianes de tout genre. Une orchidée gigantesque porte plus de 3.000 fleurs à la fois.

Sur la grande pièce d'eau devant le palais, les plus merveilleuses plantes aquatiques. A côté des nénuphars les plus variés, les gigantes­ques Victoria Regia.

La palmeraie a cent espèces de palmiers: le phoenix, le palmier 133 royal, l'éventail… des araucarias, très droits et très hauts, - des mangliers ou palétuviers avec leurs racines en béquilles, - des banians ou ficus à racines adventives, - des treillis couverts de passiflores et de fuchsias, - des avenues superbes de bambous, semblables à des nefs ogivales, - des pandanées, dont la tige s'élève sur un trépied de raci­nes, - des cycadées, reste d'une espèce gigantesque des époques pré­historiques, - des dispyros au bois d'ébène, - des papyrus d'Egypte, - des amerthies, une des plus magnifiques productions végétales que l'on connaisse, avec des grappes de fleurs écarlates longues de un mètre, que les prêtres offrent aux dieux dans les cérémonies bouddhi­ques, 134 - de hauts polygolas, aux grappes tricolores, qui restent chez nous à l'état d'arbustes, - des saraccas, à la tête couverte de fleurs dorées…

Les riches propriétaires des belles résidences voisines du parc recherchent aussi les plantes les plus belles, ce qui fait de Buitenzorg un séjour vraiment exceptionnel.

Nous passons la journée du 26 à Bandoeng. Bandoeng est très bien située, à plus de 800 mètres d'altitude. Le climat y est excellent, la ville grandit, on parle d'y transférer la capitale. La ville s'étend sur un pla­teau, à proximité des volcans et des plus beaux sites de l'île.

Bandoeng a un bel hôtel pour le régent, un champ de courses, 135 des collèges, des bazars et aussi, naturellement, des loges maçon­niques dont l'une a usurpé le beau nom de Loge St Jean.

La mission marche bien. J'ai vu là le P. Van den Heuvel et le P. Timmers de Sittard, qui m'a prié de donner de ses nouvelles à sa famil­le quand je reviendrai.

Jusqu'ici les Jésuites des Indes hollandaises ne revenaient jamais en vacances. Désormais, ils pourront, après 8 ou 10 ans, revenir pour se reposer quelques mois.

J'assiste chez les Soeurs Ursulines à un beau salut en musique et à la fête intime de l'arbre de Noël, où mon lot est du chocolat. Les Soeurs ont 200 élèves. Les Ursulines ont cinq maisons à l'île de java. Quatre 136 maisons seulement se sont ralliées à l'union. J'ai vu là une Soeur française, Sr Angèle, qui s'est réfugiée là après les expulsions. Elle don­ne des leçons de littérature française. C'est l'exil, adouci par la vie reli­gieuse, mais pénible quand même, par l'assujettissement à des coutu­mes étrangères. Les tyrans malfaisants de la franc-maçonnerie se sou­cient bien peu des souffrances qu'ils imposent. N'ont-ils pas l'assiette au beurre?

En route. Les champs cultivés d'abord, des travailleurs, des gens du peuple qui se forment des ombrelles et des parapluies avec des feuilles de bananiers. Des fermes: sur la rue, le bâtiment de maître, assez élevé; derrière, un bâtiment plus modeste, pour le service, comme au Brésil. - Le peuple a le teint plus bronzé, 137 il est mêlé de négritos.

Arrivée le soir à Moentilan, petite bourgade où les Pères ont une école normale d'instituteurs. L'Etat les a aidés largement. Le P. Mertens est supérieur de la maison, le P. Vanlett directeur de l'école, le P. Janssens, économe. Les Pères ont trouvé pour leur école un site ravissant, une petite gorge, des sources, des cascades, une végétation paradisiaque.

Quel bon moment passé dans leur jardin! Tous ces jésuites hollan­dais parlent facilement le français.

Dans cette région, le mahométisme n'a fait qu'effleurer les âmes. Il est mêlé de bouddhisme, et le peuple est accessible à l'Evangile. Les conversions viennent et on 138 trouvera même des vocations.

Des scolastiques jésuites viennent de Hollande faire trois ans de pro­fessorat et ils retournent ensuite pour étudier la théologie.

L'Etat ne paie qu'un prêtre à chaque station, mais il paie bien et avec le salaire d'un seul, on peut vivre à deux ou trois. Le traitement augmente notablement avec le temps de séjour à la colonie. Les anciens missionnaires sont au large.

C'est de Moentilan que nous faisons l'excursion de Boro-Boudour, la grande merveille de Java.

Nous passons à Mandoet où le P. Fisher a une mission et une école. Il organise notre excursion et nous procure une voiture. 139

Nous voici à la grande ruine, une sorte de tour de Babel toute sculptée. Le site est superbe, c'est un cirque de montagnes. A distance, le monument a la forme d'une cloche. C'est une pyramide qui a 36 m. de haut et 108 de diamètre. C'est un mamelon naturel qui a été modelé pour recevoir un revêtement de sculptures.

Quand on est plus près, on est frappé des centaines de statues de Bouddha, échelonnées des pieds du monument à la tête, sur les para­pets de sept galeries superposées, qui forment les gradins de cette pyramide massive construite sans ciment, passablement conservée, et en voie de réparation.

L'ingénieur Van Erp, qui préside 140 aux travaux, a bien voulu nous donner quelques explications.

Chaque statue de Bouddha, et il y en a cinq cent quarante cinq, est abritée par une cloche à jour taillée dans le granit. Il n'est pas une pierre de la pyramide qui ne soit sculptée, ce qui fait plus de quatre mille grands sujets de bas-reliefs bizarres, tous bien ciselés, riches de détails et d'ensemble. Les sujets représentés se rapportent principale­ment à l'histoire de Bouddha, à son incarnation en Çakya-Mouni19), à ses avatars et à son culte. Mais comme dans nos grandes cathédrales, il y a aussi des traits d'histoire générale: la création, le serpent tentateur et le déluge, empruntés aux traditions chaldéennes, puis 141 des chasses, des batailles sur terre et sur mer, et les arts de la paix: le labour, la culture, avec des traits de la vie civile, les fiançailles et le mariage.

Quatre escaliers majestueux de cent cinquante marches chacun conduisent à la petite coupole du sommet. Il y a là un Bouddha ina­chevé; c'est, disent les indigènes, un symbole, parce que les hommes ne peuvent pas reproduire la beauté parfaite de la divinité.

Le peuple pense qu'en tirant l'oreille du Dieu, on l'oblige à enten­dre les suppliques des pèlerins et à les exaucer.

A Mandoet même, il y a un petit temple délicieux, tout remis à neuf, avec un beau Bouddha.

Nous revenons à Djokja. 142

Djokja est une vieille ville. Elle a encore son sultan, comme la ville de Solo. Ces sultans sont protégés et surveillés de près. Le sultan de Djokja a son palais, son parc, ses gardes; il a ses éléphants qu'il exhibe à certains jours, ses vieilles voitures de gala dont plusieurs sont en rui­nes.

Un fort hollandais domine le palais et le détruirait en deux heures en cas de besoin.

Le sultan ne peut sortir en ville qu'avec la permission du gouver­neur. On lui donne une garde. Sa voiture est suivie des trois pavillons de la famille. Le fils du sultan a deux pavillons, les familles de la ville en ont un.

Le fils du sultan ne dédaigne 143 pas les plaisirs de la vie euro­péenne.

Près du palais, le vieux château-d'eau, Water-castle. C'étaient des bains de luxe à la romaine, avec salles et bassins revêtus de marbre, jar­dins et pavillons, fontaines et salons. Tout cela tombe en ruine et res­semblera bientôt aux thermes de Caracalla ou de Dioclétien à Rome.

Le P. Onel nous reçoit à la mission. Il nous fait visiter la ville où il est très considéré. Il a une bonne école de Soeurs franciscaines.

Nous allons au château, mais on n'entre pas au-delà de la cour des gardes. Nous passons à l'exposition, c'est un magasin, un bazar, où 144 les marchands de la ville exposent leurs bibelots pour tenter les touristes. On y voit des béteks ou cotonnades peintes à la main, des cuivres battus et modelés, quelques meubles et sculptures.

Nous allons voir fabriquer les béteks. Ce sont les femmes qui dessi­nent et colorent cela à domicile. C'est un curieux travail. C'est l'an­cienne indienne, artistique. Aujourd'hui, on fait des étoffes imprimées à bon marché…

Les femmes sont très habiles à ce travail. Elles ont le dessin dans la tête et regardent peu le modèle. Il faut passer l'étoffe à la teinture autant de fois qu'il y a de couleurs. L'art consiste à enduire au pinceau d'une 145 couche de cire ou de vernis la partie qui doit échapper à la teinture. On enlève ensuite ce vernis à l'eau chaude, pour en remet­tre sur les parties qui doivent échapper à la seconde coloration. C'est primitif et pas très précis, mais en somme, c'est ingénieux et parfois artistique.

Le marché est considérable, c'est pour toute la région. Il y a des rayons pour les fruits, et ils sont très variés, d'autres pour les légumes, pour les cuivres, pour les jouets, pour les épices, pour les pâtisseries et confiseries du pays, pour les bibelots importés d'Europe. Cela ne finit pas. Quelques rues sont plantées d'acacias et d'hibiscus en fleurs. 146

Les circonstances nous favorisent pour étudier les moeurs en nous promenant, nous rencontrons divers convois qui caractérisent les gran­des circonstances de la vie de famille des diverses races.

Une famille fête la circoncision d'un enfant de 8 ou 10 ans. C'est tout un convoi en toilette. L'enfant porte à la main un chasse-mou­ches, c'est un symbole d'honneur chez les Indiens.

Un convoi de fiançailles: l'époux et ses amis font porter les dons de mariage à la fiancée. C'est tout un convoi d'objets de ménage.

Un mariage: l'époux marche devant, donnant la main à un ami (amicus sponsi) c'est comme son garçon d'honneur. L'époux est nu jusqu'à la ceinture et il a 147 le visage et le buste peint en jaune avec du safran. L'épouse suit par derrière et tient la ceinture de l'époux, comme signe de sujétion. Elle a aussi le visage peint en jaune.

Enfin, nous croisons un enterrement chinois. Le corps est porté à découvert et le cercueil est porté par derrière. La famille est toute vêtue de blanc des pieds à la tête, robe et chapeau. C'est la couleur du deuil.

Autre coutume: il y a des gongs dans les pavillons de gardes aux car­refours de la ville. On frappe ces gongs pour marquer les heures le jour et la nuit. Cela remplace les cloches et les beffrois.

Djokja est un centre d'excursions. 148

Tout le centre de java a été un grand foyer de bouddhisme. Il en reste une foule de temples plus ou moins ruinés, le pays étant devenu musulman.

Tout autour de Djokja, il y a des séries de temples ou chandi (on dit aussi tjandi). J'en ai visité trois groupes.

Chandi Prambanan. - Sur la ligne de Djokja à Soerakarta, à 1 kilomè­tre de la station de Prambanan, près de la rivière Oyak, ruines majes­tueuses. Une triple enceinte de murailles fort ébréchées, entourait la cité sainte. Entre la troisième et la seconde enceinte, on trouve trois rangs de petits temples 149 au nombre de 157. Dans l'enceinte inté­rieure, il y a huit temples plus imposants. Sur deux rangs: trois à l'est, trois à l'ouest, un au nord, un au sud. A l'ouest, comme à l'est, les trois temples comprennent un temple plus grand entre deux petits.

C'est le culte de Siva qui domine à Prambanan, quoique le nom indique qu'on y honorait aussi Brahma.

Le principal des trois temples de l'ouest, le plus considérable de tous, a dans le haut une chambre intérieure avec de belles statues: dans la chambre centrale, Siva comme dieu suprême (Brahma, Siva et Vishnu sont tour à tour exaltés l'un au-dessus 150 de l'autre, suivant la région et la dévotion locale).

Dans le couloir, Siva enseignant et Siva destructeur. Dans les petits sanctuaires latéraux: Ganeva, fils de Siva, et Dourga épouse de Siva, la déesse à huit bras.

Belles figures féminines sur les murs extérieurs et les parois des escaliers. Ce sont les génies qui ont apparus à Bouddha.

Sur les couloirs ou terrasses extérieures, magnifique série de bas-­reliefs bien conservés et représentant des scènes de la mythologie hin­doue.

Au temple du sud, belle statue de Brahma à quatre bras, avec trois autres petits brahmas gisant à terre.

Au temple du nord, belle statue de Vishnu, avec la 151 déesse Lakshmi.

A l'est comme à l'ouest, le temple central domine les deux autres. Il a au centre le Nandi, taureau de Siva, avec Surja, dieu du soleil, dans un chariot, à sept chevaux, et Tjandra, déesse de la lune, dans un cha­riot à dix chevaux.

De quelle époque sont toutes ces richesses artistiques, peut-être du 13e siècle quand le bouddhisme était à son apogée à java. C'est vers l'an 1400 que le mahométisme s'y est introduit.

Chandi Lumbung - C'est ici un groupe moins important. Il y a un temple central entouré de seize petits sanctuaires, le tout dans une enceinte carrée. On voit là bon nombre de 152 statues finement sculptées, hommes ou femmes, dieux ou héros. Ces statues sont de grandeur naturelle.

Tous ces groupes de temples laissent supposer qu'il y avait là au 13e siècle une vraie Thébaïde, des légions de moines qui priaient et travail­laient. Cela indiquerait qu'on trouvera dans la race malaise et chez les javanais un instinct religieux à développer et à diriger et peut-être des vocations à cultiver.

Chandi Sebo ou les mille temples. - Il y avait vraiment là un millier de temples. Les bouddhistes de java avaient une foi à transporter les mon­tagnes. Le groupe consiste en un grand temple central, entouré de quatre rangées de 240 153 petits temples. Le tremblement de terre de 1867 a tout ébranlé et fait crouler toutes les voûtes. C'est une perte immense pour l'archéologie. Il reste cependant de riches décorations autour du temple central qui accusent un art assez délicat.

Les quatre routes qui aboutissent aux temples sont marquées par des statues gigantesques de chevaliers armés. C'étaient les gardiens du sanctuaire. Dans les petits temples on trouve encore une trentaine de statues de Bouddha assez bien conservées. Les touristes ont exercé là leur vandalisme.

Nous rentrons à Djokja, la petite capitale, peuplée de cent mille âmes, mais c'est 154 pour repartir vers Batavia. Nous revoyons les Kampongs, ou villages gracieux entourés d'arbres fruitiers, les vastes rizières où voltigent les oiseaux aquatiques, et dans le lointain les cimes des montagnes et des volcans.

Quelques mots de l'administration hollandaise.

La première fondation coloniale des Hollandais à Batavia date de 1618. L'intérieur de l'île appartenait à divers chefs et roitelets, notam­ment au roi de Mataram et au Prince de Macassar. Ils cherchèrent bientôt à se débarrasser des étrangers.

En 1628, la Compagnie hollandaise est en guerre avec le roi de Mataram. En 1660, le même roi et le Prince de Macassar sont alliés contre elle. En 1675 les Hollandais profitent 155 habilement des dis­sensions entre les princes. Ils s'allient avec le roi de Mataram contre le roi de Macassar.

En 1703, les Hollandais donnent un roi de leur choix au Macassar. Il réside à Soerakarta. En 1745, les deux sultans de Soerakarta et de Djokja se soumettent et paient tribut. Les Anglais s'emparent de la colonie en 1811, mais les traités de 1815 la rendent aux Hollandais. Ils deviennent maîtres de toute l'île en 1825. Les sultans de Djokja et de Solo gardent leurs castels, mais ce sont des fantoches qui ne peuvent plus bouger sans permission.

Il n'y a pas un siècle de cela et la Hollande a déjà 156 bien organi­sé sa colonie. Il y a de bons ports, surtout ceux de Batavia et de Samarang. Trois compagnies principales desservent tous les ports et le commerce est considérable.

L'île de java a de belles routes et un réseau complet de chemin de fer. Ses villes sont bien tracées et s'enrichissent. Le jardin public de Buitenzorg est une merveille. Plusieurs des vieux monuments et en particulier les grands restes de Boro-Boudour sont en voie de restaura­tion. La sécurité règne partout. Il n'y a que des louanges à donner à la Hollande.

La tolérance religieuse est loyale à java et les missionnaires catholi­ques sont aidés par l'Etat comme les Protestants. 157

Nous nous embarquons sur le Rembrandt, un bon bateau de la compagnie royale de navigation hollandaise. C'est le 31 décembre,20) nous allons à Ceylan.

Le Rembrandt est confortable. La grande salle, de style empire, est ornée par des copies de Rembrandt sur faïences de Delft.

Le capitaine aime à causer. Il parle assez facilement le français et l'anglais. Fils d'un pasteur, il est préoccupé des choses de la foi. Il a lu St Augustin, Kant et Schopenhauer. Il se dit protestant libéral, et il pense que c'est là l'idéal de l'avenir. Il a des sympathies pour l'Armée du Salut. Pratiquement il est libéral. Il pense que l'union des catholi­ques et des conservateurs en Hollande 158 s'usera et que les prote­stants libéraux n'ont de libéral que le nom.

Nous touchons le 2 à Sabang. C'est à la pointe de Sumatra, sur l'île de Poulo-Wah. C'est un port de passage, un petit Singapore. Nous nous promenons dans la bourgade et au-delà.

Belles résidences neuves. Cabanes d'Atchinois. Ces demi-sauvages sont une belle race, mais ils n'ont pas l'air commode.

Nous prenons un chargement énormes de tabac de Sumatra: 6.000 balles de 100 kilos. A 8 francs le kilo, cela fait un chargement de valeur. Les Hollandais pourront se délecter longtemps. 159

CEYLAN – 1911

Nous avions salué l'année nouvelle en mer. Le capitaine avait fait un petit speech au déjeuner en langue anglaise. Il est fils de pasteur. Pour nous, nous avions la consolation de dire la messe tous les jours. Nous la répondions l'un à l'autre.

Le 6, nous arrivons à Colombo pour les Rois [Epiphanie]. Nous prenons une voiture, le cocher nous conduit à deux ou trois temples protestants avant de trouver l'église catholique. Enfin nous voici à l'ar­chevêché, chez Mgr Goudert21), au quartier de Borella. 160

Ce sont les Oblats de Marie qui desservent Colombo. Le P. Briaux, procureur, nous rendra tous les services d'un hôte aimable et dévoué.

J'emprunte cette page à M. Jottrand. Ce sont les impressions des voyageurs qui ne font que passer à Colombo, en filant vers la Chine. Nous descendons à terre. Aussitôt, changeurs de monnaie, cochers, guides, tous les moustiques habituels nous entourent. L'un nous mon­tre des échantillons pour costumes blancs, un autre nous offre des tim­bres, des vanneries. Bousculant cet essaim d'importuns, nous cher­chons à nous orienter.

Près du port, hôtels et cafés. On y est servi par de beaux Ceylanais ou Cingalais, aux pieds nus. Leur chignon est orné d'un peigne d'é­caille 161 en forme de couronne, plus ou moins travaillé. Cela leur donne un air de roi détrôné, de prince déchu, devenu domestique.

Nous montons en voiture découverte. Nous voyons le phare, le pa­lais du gouverneur, la poste, quelques boutiques, les immenses caser­nes.

Nous traversons un beau jardin public terminé par une plage sur laquelle les vagues se poursuivent: des hôtels, des clubs, puis une route bordée de maisons indigènes; des bungalows, résidences à un seul éta­ge, plus ou moins riches et élégantes; des consulats, des églises, un champ de courses, toutes les traces d'une longue et ancienne occupa­tion européenne. Dans les parcs, une végétation sans pareille: pal­miers, arbres 162 divers et fleurs. L'hibiscus vermillon éclate de tous côtés, tandis que de grands arbres sont fleuris de grappes blanches ou de pompons roses comme des pivoines.

Au centre de l'agglomération, un lac coquet et paisible.

Les routes sont excellentes, peuplées de voitures légères, de poneys, de gens blancs, demi-blancs, bruns et noirs. Dans les boutiques, près du port, des pierreries, des boîtes incrustées, de la vannerie fine en paille coloriée. Le long de la mer, une belle route s'allonge, au milieu des banians, des cocotiers et des bambous.

Les Cingalais portent une pièce d'étoffe de cotonnade serrant les jambes. Les femmes y ajoutent un léger corsage. Les enfants sont portés à cheval sur la hanche. 163

Le grand jardin public s'appelle le Parc des cinnamomes ou des canneliers. Les cinnamomes sont une sorte de grands lauriers, qui donnent une écorce et une huile parfumées. Ils abondent à Ceylan. C'est de là que les navigateurs et marchands phéniciens et arabes l'ap­portaient à jérusalem pour les cérémonies du culte.

Le parc et les jardins privés sont riches en palmiers, en fougères arborescentes, en camphriers et banians. Partout des arbustes fleuris. Dans les vallons, des bambous en buissons, hauts comme des futaies. Sur les bords de la mer des cocotiers hauts et souples, ondoyants et penchés. Leur fécondité est extrême. 164 Plusieurs fois l'an ils don­nent leurs noix. Un cocotier peut produire pour 12 ou 15 roupies de fruits par an, et la roupie vaut 2 f. 50.

Les races sont bien mêlées à Ceylan. La race maîtresse, ce sont les Cingalais ou Ceylanais, race fière, intelligente, mais délicate, un peu alanguie par l'éternel été. Ils sont aryens et dans leur langue les raci­nes sanscrites dominent avec un mélange de mots dravidiens. Ils vont nu-pieds, avec un long pagne de jolie cotonnade bariolée, et leurs che­veux d'ébène relevés en catagan et retenus par un peigne.

Ceylan a beaucoup de Tamouls du sud de l'Inde. Les Tamouls et Télougous sont des races 165 dravidiennes, tendant vers le noir. Les fils de Chus, descendant de Cham, se sont partagés en Mésopotamie. Les uns sont allés aux Indes et les autres en Afrique. Ces races parlent leur langue du type agglutinant.

Il y a encore là des Afghans, amenés par les Anglais. C'est une race superbe et presque des géants. Ils sont venus là comme soldats ou com­me marchands. Ils sont intelligents et, par l'usure, ils exploitent les autres races.

Les sangs-mêlés en Asie portent des noms différents. Ce sont des Eurasiens, Européens mêlés d'Asiatiques. Ils s'appellent souvent portu­gais, du nom de leurs pères présumés. A Ceylan, ils se disent Burghers 166 ou bourgeois et ils sont fiers de n'être pas de purs asiatiques.

Les races indigènes forment une ville à part, le Pettah ou la ville noire avec ses cases modestes entourées de jardins. Nous passons à Pettah pour aller chez Monseigneur à Borella. Le Pettah a ses temples, ses mosquées, mais aussi des églises chrétiennes.

Une note publiée par l'Univers du 6 juillet 1911 répond exactement à ce que j'avais appris à Colombo. Le diocèse de Colombo est une des missions les plus florissantes du monde.

Sur une population de un million et demi d'habitants, le diocèse a 225.000 catholiques 167 soit environ un sur cinq. Les écoles comp­tent 49.000 enfants, 10.000 fillettes sont instruites par 300 religieuses indigènes.

Sur les 120 prêtres missionnaires, une trentaine sont aussi indigè­nes. Ces prêtres sont absolument traités comme les autres. Quelques-­uns deviennent Oblats de Marie, les autres restent prêtres séculiers; ils deviennent de très bons curés, et plus d'un a sous ses ordres des auxi­liaires européens.

Ces vocations prouvent l'intensité de la vie surnaturelle dans les familles.

On compte en moyenne 5.000 baptêmes d'adultes par an. Ce sont des païens ou des protestants.

L'évangélisation par les portugais a laissé des racines profondes. Malheureusement il y eut une longue période de persécutions sous la 168 domination hollandaise.

Quand les Anglais eurent perdu toute crainte d'un retour offensif des Français aux Indes et se mirent à traiter les catholiques de Ceylan et des Indes comme ceux du reste de leur empire, le catholicisme reprit une magnifique efflorescence.

Les Oblats ont fourni là des évêques d'un zèle admirable, Mgr Semerie, Mgr Boujeau, Mgr Joulain, Mgr Mélizau; Mgr Boujeau sur­tout qui a organisé les paroisses et les écoles et fondé la presse catholi­que.

Ceylan compte aujourd'hui cinq diocèses: deux, Colombo et Zafua sont desservis par les Oblats. Pointa de Galles par les jésuites belges, Trincomali par les jésuites français. Kandy est resté aux Pères Sylvestrins 169 qui ont été longtemps les seuls missionnaires de l'île.

L'Angleterre est très favorable aux missionnaires catholiques. L'évêque est reconnu comme propriétaire de tous les biens ecclésiasti­ques. Les écoles sont subventionnées suivant le régime anglais, propor­tionnellement au nombre d'élèves et aux résultats des examens.

La cathédrale de Ste-Lucie est une grande église italienne à coupo­le. St-Philippe de Néri est une autre église importante, près du port. Il y en a plusieurs autres.

Les Soeurs du Bon Pasteur ont 400 élèves. Les Frères en ont mille. Ils ont un grand collège avec un beau parc, près du lac intérieur. 170 Le P. Schmitz, neveu du P. Esser de Rome, dirige le collège, qui a 800 élèves. C'est en plus des mille élèves de leur école primaire qui est près de la cathédrale. L'Etat donne au collège 6.000 roupies par an.

L'hôpital général est tenu par les Soeurs Franciscaines de Marie. Les catholiques ont encore à la campagne une école normale et un orphelinat proportionnel.

Les Ceylanais ont leurs dévotions particulières et leurs pèlerinages. Ils vénèrent S. Antoine de Padoue. Cette dévotion leur vient des Portugais. La dévotion à Ste Anne leur vient des Oblats qui ont beau­coup de Bretons. Ils aiment aussi 171 St Sébastien, sans doute parce que les Sylvestrins leur ont apporté cette dévotion de Rome, ou bien parce qu'ils aiment à voir un saint peu vêtu comme eux.

Un gentil chemin de fer, un joujou, dit André Chevrillon. La machi­ne ne brûle pas de vilaine houille noire, mais des bois odoriférants. Nous nous faufilons sous les grands arbres, dont les palmes font une voûte verte au-dessus de la ligne. Il y a de charmantes stations qui ne rappellent que de fort loin nos gares de France, petites cabanes roses et bleues de fleurs grimpantes… Point de buffet, mais des éphèbes svel­tes et bronzés, en robes écarlates, passent lentement, nous tendent avec un sourire des paniers remplis d'ananas, de mangues, de grosses bananes en grappes, ou bien de jeunes cocos qu'ils ouvrent lestement 172 et dont on boit à même l'eau fraîche et parfumée.

Nous traversons le Kalanya-Ganga, un fleuve tout brun qui roule entre de hauts bambous verts; la montée commence et le paysage change. On sort de l'accablante forêt vierge et on entre dans un jardin sauvage, coupé de claires et fraîches rizières, constellé de fleurs - des fleurs odorantes du champak et de la frangipane, un jardin de délices où des rochers reposent sous de hautes fougères tremblantes où de petites huttes moussues, tapies sous les verdures, sont presque invisi­bles, un Eden où les perruches rayent l'air d'un trait de lumière, où de larges papillons semblent des flammes qui voltigent, où les arbres sont semés de fruits d'or… Tout près de nous, deux hautes masses brunes remuent, 173 et je reconnais deux éléphants.

Pacifiques, imperturbables, balayant la terre de leurs trompes pen­dantes, ils cheminent imperturbables, berçant de leur mouvement monotone leurs cornacs, qui somnolent aussi.

Pourquoi la soudaine vision de ces monstres nous saisit-elle dans le cadre de cette nature équatoriale? Est-ce parce qu'ils sont chez eux dans ces fourrés, où l'on sait que derrière les monts leurs frères errent encore en liberté, ou parce qu'ils font partie de ce monde, qu'ils sont la manifestation vivante de cette nature, comme ces cocotiers?

Nous montons toujours. Les plantations de thé et de cacao com­mencent. Nous dominons un cirque immense, vêtu de fougères et de palmiers. Nous voici à Kandy, la vieille capitale des rois cingalais. 174

Les rois cingalais… Je ne sais, dit Chevrillon, pourquoi ce mot a un charme singulier. N'évoque-t-il pas une féerie paradoxale, une petite cour fantaisiste comme en ont rêvé les poètes? Le vieux palais est là, au bord d'un lac d'eau sombre, sous les grands palmiers.

Tout autour de la petite ville endormie au pied des collines douces, des allées serpentent entre les fleurs. - Près du palais, au bord du lac noir où des cygnes mirent leur splendeur, est un temple bouddhiste, un vieux temple étrange, un peu chinois avec ses toits coniques, ses pavillons ventrus, ses balustrades ouvragées, ses portes gardées par des monstres… Qu'il est difficile de comprendre l'état d'âme habituel de la race qui se perpétue sous ces palmes, et dont les vagues aspirations s'expriment par ces architectures, par la quotidienne 175 offrande des fleurs au Bouddha souriant!

A quoi rêvent, tout le long du jour, ces moines qui errent sur les parvis de marbre? La tête rasée, les pieds nus, un bras nus sortant de la grande étoffe jaune qui les drape, ils glissent par les couloirs. En voici cinq ou six qui passent sans bruit, éclairant les ombres extérieures de l'éclat doux de leurs robes oranges. Ils sourient avec mystère, un souri­re d'une douceur et d'un sérieux inexprimable…

Le religieux qui me guide me conduit dans la grande cour centrale, jusqu'au pied du figuier sacré qui fait la sainteté du monastère. C'est un rejeton de l'arbre Bo, qui abrita pendant cinq ans la méditation du divin Çakya-Mouni…

Mais plus que l'arbre encore 176 les pèlerins vénèrent la précieu­se pagode de Maligawa, où l'on conserve la dent du grand Bouddha. C'est là un des sanctuaires les plus vénérés du monde bouddhique.

Le long des murs du temple, des fresques naïves, des scènes reli­gieuses sont représentées: le Sage entouré de ses disciples, le Ciel des élus, les démons et les flammes de l'enfer.

Des moines, drapés de vermeil, passent lentement avec des murmu­res d'oraison. Des catéchumènes rasés récitent les Soutras et les Quatre Vérités suprêmes. Et devant le reposoir où trône la dent, enchâssée dans un lotus d'or, parmi le scintillement des cierges, le marmonnement des prières et le parfum des fleurs, des bâtonnets d'encens fument dans des cassolettes de cuivre. 177 - Pauvre relique, tant de fois volée par les barbares et les conquérants, emportée et brûlée la dernière fois par le Portugais Constantin de Braganza, lors de l'invasion portugaise à la fin du 16e siècle! Maintenant on n'offre plus à la vénération des fidèles qu'un éclat d'ivoire en forme de cône, un morceau de dent d'éléphant. (Roulleaux-Dugage).

J'assistai le soir à une procession bouddhique. Des prêtres et des fidèles partaient à la campagne pour chercher les premiers épis de riz nouveau à offrir à Bouddha. La procession avait ses pavillons et ban­nières et sa musique étrange avec des chants nasillards.

A Kandy, la mission est dirigée par les Sylvestrins. Je logeai 178 chez eux. C'est une abbaye. Je vis là Mgr Pagnani22), le vénérable évê­que qui mourut quelques mois après23), le P. Panerazi, abbé mitré, le P. Beckmayer, curé et procureur, et quelques Pères indigènes. Les Sylvestrins italiens qui se recrutent peu, ont peine à soutenir cette mis­sion. Les écoles manquent. Le bon évêque faisait encore sa tournée avec une voiture attelée de deux boeufs un peu lourds.

Le délégué apostolique, Mgr Zaleski, était absent. L'intendant de la maison nous prêta pour nos courses son élégante voiture à deux che­vaux.

Visite au séminaire central de l'Inde près de Kandy. Cent élèves dirigés par les jésuites du Hainaut. 179 Site et jardin ravissants: pal­miers, cinnamomes ou canneliers, lianes de vanille avec leurs gousses, poinsettia à feuilles rouges, un curieux fruit en forme de pomme mor­due, cela rappelle l'Eden.

Au loin, dans la brousse, des talipots, ou coryphe parasol à larges feuilles, sorte de palmier très élevé, qui donne de belles grappes de fleurs.

Nous rencontrons un prêtre de Chicago, le P. Roche, avec un grou­pe de touristes. Nous causons des nouvelles du jour, des persécutions de France et de Portugal. Il nous dit cette belle parole: l'Amérique a le sens de la justice et de la liberté.

Le diocèse a 30.000 catholiques 180 sur 800.000 habitants. Il y a 11.000 protestants, 400.000 bouddhistes, 320.000 hindous, 44.000 mahométans. L'ouvrage ne manque pas.

Il y a douze paroisses organisées, 24 religieux sylvestrins, dont trois indigènes - 11 jésuites au séminaire, 6 écoles de garçons, 9 de filles.

Mgr Tiberghien désirait aller jusqu'à Batticaloa, où ses cousins les PP. Bonnel24), jésuites, sont missionnaires. C'est loin, mais il y a une bonne route. Nous louons une automobile pour quatre jours et nous voilà en route.

Nous sommes bientôt à Nuwara Eliya, un séjour d'été, une ville de repos et d'agrément. Les Oblats et les Jésuites y ont une villa. 181 Notre machine a un pneu crevé, nous n'en avons plus qu'un de rechange, mieux vaut en rechercher un à Kandy que de nous exposer à rester en panne dans la forêt. Nous couchons donc à Nuwara. Le chauffeur a demandé des pneus par dépêche, ils viendront pendant la nuit.

Les Oblats nous donnent l'hospitalité. Je trouve là le P. Massiet d'Hazebrouck, élevé comme moi au collège ecclésiastique d'Ha­zebrouck. Nous rappelons les vieux souvenirs.

Nuwara est à 2.000 mètres d'altitude, cela n'exclut pas une belle végétation avec des roses, des arômes, des rhododendrons en fleurs. Hôtels élégants, chalet de l'ancien roi indien de Jafna. Commerce de pierreries: rubis, pierres de lune, etc. 182 Vue merveilleuse sur le pic d'Adam et les autres cimes du centre de l'île.

Deux jours de forêt vierge. Des singes se jouent dans les arbres. Des éléphants ont traversé la route en renversant les taillis. Sur la route, de grands chariots couverts en feuilles de palmiers.

Les campagnards se font un parapluie avec de larges feuilles de tali­pot. Dans la plaine, les vaches ont des corbeaux qui leur mangent les insectes sur le dos.

Arrivée. Grande réception à l'indienne. Il y avait des vedettes sur la route. Toutes les cloches sonnent, les pétards éclatent, le peuple se réunit. Mgr Lavigne25) est sur le seuil de l'évêché avec son clergé. On nous encense, on nous jette de l'eau de rose avec de gracieux vases à parfum. Interloqué, je 183 crois que c'est de l'eau bénite et je me signe. On nous couvre de fleurs.

Les jésuites ne dédaignent pas les honnêtes récréations. Le sage a dit: Est tempus ridendi et tempus flendi. Grand dîner indien. Vers et chan­sons en patois de Tourcoing et de Roubaix. C'est une fête de famille. Les Pères Bonnel sont les plus aimables des hommes. Un des deux est venu de Trincomali pour nous rencontrer ici.

Je visite les églises et les écoles. Batticaloa a beaucoup de catholi­ques. L'évêque a le titre de Trincomali, mais il réside à Batticaloa. Le diocèse a 9.000 catholiques sur 200.000 habitants. Il y a des Soeurs de S. Joseph de Cluny. 184

Au retour, le 12, nous nous arrêtons à Badulla, une gracieuse bour­gade. Les Anglais ont établi sur ces grandes routes des hôtelleries qu'ils appellent rest-house,.maison de repos. On y peut manger et dor­mir.

Le 13, en repassant à Kandy, je visite le merveilleux jardin de Perandenya. C'est, dit Chevrillon, un paradis des contes d'Orient, des­siné, habité par des génies invisibles. Les colibris, les oiseaux-mouches, tout un petit monde ailé étincelle dans la magnificence de cette solitu­de. Il y a des vastes pelouses où les plantes de l'Equateur peuvent gran­dir à leur aise, des allées rigides d'aréquiers qui montent d'un jet lui­sant et métallique, un bouquet de palmes brillantes épanoui à cent vingt-cinq pieds de hauteur. 185 Il y a des fougères aux nuances invraisemblables, des fougères bleues subtiles comme des vapeurs, des dentelles vertes sans épaisseur… Au fond d'une allée de banians, des caoutchoutiers géants projettent leurs énormes branches si loin que, ne pouvant plus se soutenir, elles retombent à terre, s'y enfoncent, remontent, forment un nouvel arbre. Tout autour, leurs racines mons­trueuses, perçant le sol, surgissent en échines rudes, hautes de quatre pieds et serpentent au loin avec un mouvement sinueux et puissant.

Enfin voici le triomphe et comme l'apothéose de la végétation de l'île. A la limite des jardins, au bord de l'eau jaune et lente d'une gan­ga, une gerbe de bambous. Elle a trente mètres de tour. 186 Ils sont là par centaines qui s'étouffent et chacun est aussi gros qu'un arbre d'Europe. Les rudes tiges bleuâtres et lisses, divisées en artubes de deux pieds, parfaitement rondes, sont gorgées d'eau. A une hauteur de cent pieds, elles s'écartent et s'épanouissent dans une grande che­velure bruissante. En juin et juillet, en les voit croître d'un pied par jour, tant leur sève est bouillonnante. Que nous voilà loin de la crois­sance pénible de nos chênes d'Europe, construits cellule à cellule par la main lente des âges!…

C'est fini de Kandy, et descendus en chemin de fer à Colombo, nous nous embarquons le soir pour l'Inde26). 187

188 Table des matières

Canton 1Java
Le commerce 6Batavia 125
Les monuments 9La mission 127
Buitenzorg 130
Notes générales sur la Chine Bandoeng 134
Les Chinois: moeurs 17Boro-Boudour 138
Politesse et relations 22Djokja 142
La famille 26La mission 143
L'école et les examens 29Les moeurs 146
L'abandon des enfants 31Les Chandis 148
Les religions 33Le régime hollandais 154
Les conversions 39Le Rembrandt 157
Histoire des missions 46
Traditions historiques 50Ceylan - 1911
Le culte des ancêtres 54Colombo 159
Tablette ancestrale 57Aspect général 160
Superstitions 59Végétation 163
L'administration 60Les races 164
La noblesse 66La mission 166
La presse 67Les oeuvres 169
Le squeeze 71En route 171
Socialisme 73Kandy 174
L'opium 78La mission 177
Les jaunes: leur avenir 80Nuwara Eliya 180
Le péril jaune 88Batticaloa 182
L'art 95Perandenya 184
La révolution 108
Singapore
En route 111
Singapore 112
Djohor 119
La mission 122

1)
Fleureau (Désiré-Louis), né à Montigny / Loiret (1845), prêtre en 1868, entré au séminaire des Missions Etrangères en 1880. L’année suivante il fut envoyé à Kouang­Tong (Chine) et chargé d’administrer le district de To-Tcheou. Il fit construire plu­sieurs églises et chapelles. En 1904 il fut nommé pro-préfet de Mgr Mérel. Le 12 décembre 1910 il donnait le plus aimable accueil au P. Dehon. Après quelques jours seulement, le 25 décembre de la même année, il mourut à l’hôpital du Calvaire (Hong-Kong).
2)
D’après les recherches les plus récentes, la ville de Canton aurait été fondée en 166 av. J.-C. par le général Chao-T’o. Le premier européen qui put l’atteindre c’est le franciscain Oderico da Pordenone en 1329. Les jésuites y établirent une mission en 1578. L’occupation par les Anglais et les Français, dont parle le P. Dehon, eut lieu plus exactement le 28 décembre 1857.
3)
Bourdin (Charles-Edmond) était membre de la Société des Missions Etrangères de Paris. Missionnaire apostolique (cf. carte de visite AD, B. 23/2A).
4)
Fils de Han: nom générique de cinq dynasties chinoises: les Han occidentaux ou antérieurs (202 av. J.-C) qui résidèrent dans le Chan-Si; les Han orientaux ou posté­rieurs (25-220 après J.-C.) qui s’établirent dans le Ho-Nan; les petits Han du pays de Chou (221-264) qui ne comptèrent que deux empereurs; et, près de sept siècles plus tard, une nouvelle dynastie des Han postérieurs (947-951); et, enfin, les Han du Nord (951-979).
5)
Mandchous: race mongolique, primitivement cantonnée dans le nord-est de la Chine, en Manchourie; après, elle s’est répandue dans tout l’empire.
6)
L’origine des langues était un problème qui intéressait beaucoup le P. Dehon. A l’occasion de son passage à Zi-Ka-Wei (près de Chang-Hai) il en avait discuté avec un expert en philologie, le P. Dugout sj. Et le 6 avril suivant, tout de suite après sa rentrée en France, il lui écrivit une lettre pour exposer plus en détail son hypothèse à lui et son opinion au sujet d’un petit Atlas philologique qu’il avait reçu peut-être en cadeau (cf. Cahier XXX, note 24).
7)
Reclus (Elisée). Géographe et historien français de l’anarchisme (Sainte-Foy-la­Grande, 1830 -Thourout, près de Bruges, 1905). Ayant dû quitter la France en raison de son opposition au coup d’État du 2 décembre 1851, il voyagea en Europe et en Amérique. A son retour (1857), il entreprit ses travaux géographiques, visita l’Italie, la Sicile, l’Espagne, etc., collabora aux Guides Joanne et publia La Terre, description des phé­nomènes de la vie du globe (1867-1868). Affilié à la 1er Internationale, il participa à la publication du Cri du peuple (1869). En 1871, il fut condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie comme membre de la Commune de Paris, mais sa peine fut com­muée en dix années de bannissement. Installé en Suisse, Reclus, tout en collaborant à la revue Le Révolté (V. Kropotkine) et en dirigeant le journal L’Etendard révolutionnaire (1882), travailla à la rédaction de sa Géographie universelle (1875-1894) qui lui valut un poste à l’université libre de Bruxelles. Infatigable, il ne cessa de voyager et publia encore son ouvrage sur l’anarchisme L’Évolution, la Révolution et l’idéal anarchiste (1898) et, en collaboration avec son frère Onésime, des études géographiques sur L’Afrique australe (1901) et la Chine (L’Empire du Milieu, 1902).
8)
Huc (Evariste-Régis), missionnaire en Chine (né en 1813 – mort en 1860). Chargé par le Vicaire apostolique de la Tartarie mongole d’explorer le pays et d’étu­dier les moeurs des peuples nomades, il quitta avec le P. Joseph Gabel la vallée des Eaux-Noires et, après dix-huit mois de voyage ils arrivèrent à Lhassa en 1846. Après Thomas Manning, en 1811-1812, aucun européen n’avait encore pénétré à Lhassa. Huc publia les «Souvenirs» de ses voyages en 1850, réédités en 1925.
9)
Meiji (mot jap. signif. «Époque éclairée» ), nom de l’ère couvrant les années de règne de l’empereur Meiji tenno (appelé incorrectement «Mutsu-Hito» par les Occidentaux). Au cours de cette période se produisirent des événements d’une importance capitale pour l’histoire japonaise: restauration du pouvoir impérial et sup­pression du shogunat, industrialisation du japon, et, après les guerres contre la Chine et la Russie, alignement sur les puissances occidentales.
10)
Bastiat (Claude-Frédéric), économiste, né à Bayonne (1801) et mort à Rome (1850). Inhumé à St-Louis-des-Français. Après la publication de plusieurs articles et des «pamphlets» avec des titres inattendus («La peur d’un mot»; «La main droite et la main gauche», etc.), entre 1845 et 1848 il publia le gros ouvrage «Sophismes économi­ques», qui connut un gros succès (cf. note 20 du Cahier XXVII).
11)
Grandidier (Ernest-Louis-Marie. 1833-1912). Il fit un grand voyage en Chine où il se passionna pour la porcelaine et son histoire. Il réunit plus de trois mille pièces anciennes Song, Ming, Tsing, etc. Il devait, en 1894, publier un remarquable travail: La céramique chinoise. Porcelaine orientale… Ayant fait don au musée du Louvre de sa col­lection, il devint le premier conservateur en chef de la céramique chinoise.
12)
P’i-p’a ki (Histoire du luth), drame chinois composé au XIVe s., attribué à Kao Tso-tch’eng. Ts’ai Yong, qui vient d’épouser Tchao, est envoyé par son père dans la capitale pour subir les concours. Reçu premier, il devient ministre et est contraint par l’empereur d’épouser la belle Nieou Tcho. Il regrette sa première femme. A la fin, il la retrouve et vit heureux avec ses deux épouses.
13)
Pousse-pousse en Extrême-Orient, petite voiture légère, où prend place une per­sonne et que traîne ou «pousse» un coureur (cf. Cahier XXVIII, note 10).
14)
Barillon (Émile-Henri), évêque de Malacca, résident à Singapour. Né à Lumeau, dioc. de Chartres, en 1860, et sacré évêque à Paris en 1904.
15)
Bourdon (Charles-Arsène), des Missions Etrangères de Paris, né à Cologny, dioc. de Séez en 1834, sacré évêque en 1872, évêque titulaire de Dardanie.
16)
Le grand archéologue égyptien: il s’agit de Mariette Auguste (Boulogne-sur-Mer 1821 – Le Caire 1881). Ses recherches en 1851 aboutirent à la découverte du Sérapéum de Memphis, visité par Strabon (XVII,32). Ensuite, il déblaya tous les grands sites antiques d’Egypte et de Nubie, et rassembla les pièces transportables dans le musée qu’il fonda à Boulaq et qui fut le noyau de l’actuel musée égyptien du Caire.
17)
Luypen (Edmond), jésuite, né à Hoolplaat (Hollande) en 1855, sacré évêque en 1898, vicaire apostolique de Batavia (Indonésie).
18)
Pendant sa visite à java le P. Dehon s’informait auprès de quelques évêques sur l’état et les possibilités des missions en Indonésie; l’établissement de notre mission dans le Sud de Sumatra en 1923 est le «résultat en partie de ces enquêtes» (cf. H. Dorresteijn, Vie et personnalité du P. Dehon, p. 229). Déjà de ce temps-là il en parlait dans ses lettres à des confrères hollandais (cf. l’introduction de ce volume, p. XXVI; et aussi sa lettre au p. Guillaume du 30.12.1910, ci-dessous, note 27). Le souvenir de ces lettres a duré longtemps chez nos confrères. Par ex., en 1918, le P. van Halbeek, Provincial des Pays-Bas à l’époque, écrivait au P. Dehon: «Je me permets, T.R. Père, de venir vous soumettre un désir qui vous est aussi cher à vous qu’à nous tous. Nous nous souvenons de vos lettres, écrites en 1910, lors de votre voyage aux Indes Hollandaises, dans lesquelles vous nous souhaitiez et faisiez espérer une mission aux Indes Orientales néerlandaises pour notre Province. C’est un des désirs exprimés par tous dans nos réu­nions du dernier chapitre provincial en 1914» (lettre du 1er février 1918, AD, B. 101/1; cf. aussi «Annalen»/Breda 27 (1948), p. 339).
19)
Çàkyamuni («le Sage Çakya»), nom sous lequel on désigne le plus souvent Siddhartha Gautama (Bouddha). Çakya, tribu qui a donné son nom au Bouddha: petit peuple de guerriers agriculteurs établis sur les dernières pentes de l’Himalaya. La capitale, Kapilavastu, fut berceau du Bouddha Çakyamuni. On a découvert ses ruines en 1897.
20)
C’est le 31 décembre (1910). A propos de cette date, voir le «Calendrier du voyage» annexe à l’introduction.
21)
Goudert (Antoine), oblat de Marie Immaculée, né à Manglieu, choc. de Clermont en 1861, sacré évêque en 1898, coadjuteur de l’archevêque de Colombo Mgr Mélizan. Il lui succéda en 1905.
22)
Pagnani (Clemente), bénédictin sylvestrin, né à Fabriano en 1834, évêque de Kandy (Ceylan), qui mourut quelques mois après la visite du P. Dehon.
23)
Cette nouvelle (de la mort de Mgr Pagnani) le P. Dehon l’apprit d’une lettre que lui a écrite le missionnaire H. Duven et datée: «Ratwapura, Ceylan, 1° juillet 1911». En voici quelques extraits: «T.R. Père Général, vous vous rappelez peut-être le fait que 10 ans auparavant deux sujets, Gausweidt et Duven, ont quitté à Louvain sous le Père Willibrord. Je suis le deuxième nommé… Le but de cette lettre n’est point de revenir sur les raisons pourquoi j’ai quitté; je tiens simplement à vous avouer que je suis resté toujours bien attaché de cœur à la Congrégation, et si je n’étais pas sorti, je ne sortirais pas à présent. J’ai suivi avec intérêt le développement de la Congrégation grâce aux informations que m’envoyait de temps à autre le Père Max Hergenbahn, qui du reste le faisait avec l’intention louable de me faire revenir, ce que je ne juge pas cependant pratique… Arrivons au sujet. Le Père Max m’a dit qu’il croyait que vous aviez l’intention de commencer une mission ici dans l’Orient, à Ceylan peut-être, s’il y avait moyen. Si cela est vrai, alors il y aura une certaine chance à présent peut-être… Mon attachement à la Congrégation me prompte de vous écrire une lettre inutile peut-être. Dans ce cas ne veuillez considérer que ma bonne intention et je serais satis­fait. L’évêque de Kandy vient de mourir (voici «la nouvelle»)… J’apprends des Pères jésuites… qu’on est fortement embarrassé pour la nomination d’un successeur. La dif­ficulté vient de ce que Kandy est donné aux Pères Bénédictins Sylvestrins d’Italie. Il paraît que cette branche est presque éteinte, et qu’ils ne savent guère continuer cette mission, vu le manque de sujets…» (AD, B. 21/6.2, Invent. 424.18).
24)
Les PP. Bonnel: il s’agit de deux missionnaires jésuites, cousins de Mgr Tiberghien, et que le P. Dehon a rencontrés là-bas. Rentré en France il leur a écrit une carte postale en remerciement, et tous les deux lui ont répondu par une lettre très aimable. «J’ai été fort touché, lui écrit le P. C. Bonnel le 28 décembre 1911, de la délicate attention qui vous a inspiré de m’envoyer votre carte et implicitement vos souhaits de nouvel an… En quelque sorte je puis vous respecter et vous aimer comme mon supérieur, puisque moi aussi j’ai à cœur d’être un vrai prêtre du Sacré-Cœur…». – Le 14 janvier 1912 c’est le P. Ferdinand Bonnel qui lui écrit pour le remercier «du bon souhait que m’apporte votre carte… Nous gardons un si délicieux souvenir de votre passage l’an dernier… à Batticaloa… ne suis-je pas trop indiscret en vous priant de faire parvenir le petit mot ci-joint à Mgr Jules Tiberghien: je n’ai pas son adresse».
25)
Lavigne (Charles), jésuite, né à Marvejols, dioc. de Mende, en 1840, sacré évê­que tit. de Milève en 1887 et vicaire apostolique de Malabar. Transféré évêque de Trincomalie (dép. de Colombo) en 1898.
26)
Il est intéressant de citer, en conclusion des notes de ce Cahier, la lettre que le P. Dehon écrivit le 30 déc. 1910, pendant qu’il était en bateau entre Sumatra et Banka. Dans l’en-tête de la lettre, on lit: «Stoomvaart-Maatschappij, Nederland», S. S. Rembrandt. La lettre était adressée au P. Guillaume à Mons. Voici le texte complet: «Cher Ami, je ne sais plus rien de vous. Avez-vous des élèves? 40? 50? 60? et les Bretons? et les Maronites? L’été prochain, allons-nous deux en Bretagne??? Nos collègues sont-ils contents? et la paix? et l’harmonie? et la ferveur? Ecrivez-moi à Port-Saïd (Egypte) poste restante. J’y passe le 12 février. Rentrée le 28 février à Rome. J’ai voulu voir java où il y aura place pour nos Hollandais plus tard. Je vais à Colombo. Je passerai un mois aux Indes: 5 janvier, Colombo; 5 février, Bombay. Que de bien à faire partout! Les missions ne sont peut-être pas très bien distri­buées. Des missionnaires s’étiolent sans fruits à certains endroits, et ailleurs ils feraient un bien immense. Formez bien vos enfants. J’ai vu une école apostolique de javanais. Ils sont très sym­pathiques. Tous ces asiatiques d’Orient ont un type un peu simiesque, ce qui ne les empêche pas d’être malins. Priez pour moi. Soyez tous bénis» (signé. L. Dehon).
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