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45e CAHIER

1925

C'est le dernier cahier et peut-être la dernière année. Fiat! Cupio dissolvi et esse cum Christo (cf. Phil. 1,23). Ego jam delibor et tempus resolu­tionis meae instat: (bonum) certamen certavi, cursum consummavi, fidem ser­vavi… (2 Tm. 4,7).

Ma carrière s'achève, c'est le crépuscule de ma vie… J'ai commis une infinité de fautes, mais j'ai confiance dans la miséricorde du S.­Cœur.

L'idéal de ma vie, le voeu que je formais avec larmes dans ma jeu­nesse, c'était d'être missionnaire et martyr. Il me semble que ce voeu est accompli. Missionnaire, je le suis par les cent missionnaires et plus que j'entretiens dans toutes les 2 parties du monde. Martyr, je le suis, par les suites que N.-S. a données à mon voeu de victime, surtout de 1878 à 1884, pour tous les dépouillements et les anéantissements jusqu'au Consummatum est, par les flots de sang perdus à diverses repri­ses.

Je suis le plus petit et le plus indigne des fondateurs, néanmoins j'é­prouve le besoin de m'unir à tous les fondateurs. Leurs noms me reviennent à l'oraison:

Benoît, Bernard, François, Dominique, Ignace, Néri, François de Sales, Vincent de Paul, Alphonse, J.B. de la Salle, Jean Eudes, Paul de la Croix, Libermann, don Bosco, Lavigerie, d'Alzon, Marguerite Marie, Sophie Barat, Mère Véronique, Marie du S.-Cœur.

Ces grandes âmes avaient un idéal grandiose: gagner le monde, con­quérir le monde à J.C. Elles ont prié, souffert et travaillé pour cela. 3

Elles ont fondé des sociétés vivantes et agissantes. Marguerite Marie a fondé… le Règne du S.-Cœur.

Je m'unis quotidiennement à toutes ces âmes. Je voudrais élever mon idéal à la hauteur du leur. J'aime ardemment N.-S. et je voudrais procurer le Règne du S.-Cœur.

J'ai arrangé mes affaires à St-Quentin, j'ai mis St Jean en actions et j'ai vendu le S.-Cœur1), je suis heureux d'être arrivé à la pauvreté, com­me d'autres sont heureux de se sentir propriétaires.

J'ai encore un autre communicantes, ce sont mes premiers confrères, mes auxiliaires les plus dévoués pour l'œuvre du S.-Cœur. Ils ont été une douzaine comme les apôtres. J'en cite une partie: les Pères Rasset, Paris, André, Charcosset, Roth, Falleur, Legrand, Jeanroy, Grison, Dessons… … 4

Avec des qualités inégales, ils ont beaucoup travaillé pour l'œuvre du S.-Cœur.

Je m'unis aussi tous les jours aux Saints du S.-Cœur:

Gertrude, Mechtilde, Marg. Marie, P. de la Colombière, Mad. de Rémusat, Sophie Barat, Jean Eudes, J. du S.-Cœur, Condrin, Garricoïts, Mère Véronique, Marie du S.-C. (St-Q.), Marie du S.-Cœur (Marseille), P. Yenveux, P. André, P. Rasset, et nos cent morts de la congrég., et plus encore chez nos Soeurs.

Mon idéal fut le leur, nous avons travaillé pour le règne du S.­Cœur.

Je sors tous les jours, en chemin je lis dans mon bon petit livre: Monita ad sacerdotes; en faisant cela, je fais comme St François, je prê­che sans paroles…

Il y a quelques jours la Ville de St-Quentin a obtenu l'expropriation 5 de notre maison du S.-Cœur. Le prétexte est d'ouvrir une rue. On veut surtout nous éliminer. C'est le berceau de la Congrégation. Nous y avons beaucoup travaillé et beaucoup souffert.

Déjà on nous en avait dépossédés en 1903-1905. Le jugement était du 1er vendredi d'avril 1905. J'avais racheté. Il va falloir partir de nou­veau. C'est un crève-Cœur, fiat! Tout institut tient à ses origines, à son berceau. Le nôtre avait été acquis providentiellement, et on y avait beaucoup souffert. La croix nous avait été promise pour cette maison au 14 sept. 1879.

Au 8 janvier j'apprends la mort du Marquis René de la Tour du Pin. Il m'honorait de son amitié, il m'a reçu chez lui, il a beaucoup 6 tra­vaillé avec moi pour la propagande sociale chrétienne.

Cette mort me rappelle les belles amitiés que la Providence m'a données. Je ne puis les citer toutes. C'était dans toutes les classes de la société: Benoît XV qui m'appelait son vieil ami; le card. Langénieux qui disait: J'ai été de vos amis de la première heure; les cardinaux Lecot, Pie, Mermillod, Bégin, Mercier, qui m'ont reçu chez eux. Mgr Gay, Mgr de Ligonès, Mgr Radini-Tedeschi, Mgr Tiberghien, Mgr Janssens, le P. Wiart, le P. Vermeersch, et parmi les laïcs influents: Albert de Mun, Harmel, Toniolo, Vrau, Beluze, les Veuillot, Goyau, etc. La plupart sont déjà au ciel, j'ai la confiance qu'ils prient pour moi. 7

On ne parle plus que de télégraphie sans fil, il y a longtemps que nous pratiquons cela au spirituel, toutes nos prières sont des messages sans fil qui vont droit au ciel. Il y a un de ces messages que je goûte beaucoup, c'est cette invocation: «Loué, adoré, aimé et remercié soit le Cœur eucharistique de Jésus dans toutes les tabernacles du monde jusqu'à la consommation des siècles». N.-S. paraît abandonné, oublié dans une foule de tabernacles, mais il ne l'est pas, il y reçoit une foule de messages sans fils, ce sont ces invocations répétées par beaucoup de fidèles et qui vont se faire entendre et consoler N.-S. dans les deux cents mille tabernacles qui couvrent le monde d'un pôle à l'autre. 8

J'aime le mystère de Béthanie. Marthe était dévouée sans mesure; Madeleine ardemment aimante parce qu'elle avait été pardonnée; Lazare était jeune, il était doux et aimable comme David. N.-S. l'aimait comme il aimait St Jean. Je m'unis à eux, j'offre à N.-S. tout ce qu'ils lui ont donné de soins et d'amitiés. J'ai été pardonné comme Madeleine et ressuscité comme Lazare, je voudrais être comme eux brûlant d'amour pour Notre-Seigneur. Divin Cœur de Jésus, faites que je vous aime de plus en plus.

Je commence l'année avec quelques souffrances: une chute, une forte foulure et une courbature générale. Pourquoi pas? N'ai-je pas beaucoup à expier avant de terminer ma vie et ne me suis-je pas offert en victime au S.-Cœur pour son règne et pour les âmes? 9

Plusieurs de mes grands amis, comme Mgr Thibaudier et Mgr Mathieu, ont été dans un temps mécontents de moi, mais ils me sont revenus avant de mourir; j'ai la confiance que N.-S. m'a aussi par­donné à mesure mes infidélités et qu'il m'a rendu son amitié pour toujours.

J'apprends la mort de Mme Arrachart, c'est une famille de bienfai­teurs et d'amis qui s'éteint.

J'ai eu à St-Quentin un bon groupe de collaborateurs pour les œuvres, pour le Patronage, le journal, la fondation de la paroisse St Martin. Le Patronage amena la fondation du Cercle ouvrier, les Conférences sociales, les réunions de patrons… C'était une petite Université sociale… M. Arrachart Fernand était un de mes collabora­teurs dévoués, avec le pieux M. Guillaume, frère de l'académicien; M. Julien, maître de pension; M. Santerre, 10 le saint épicier; M. André, de la Banque de France; M. Filachet, employé… Tout ce monde là tra­vaillait modestement et le bien se faisait.

J'ai eu aussi à St-Jean de bons collaborateurs, qui disparaissent l'un après l'autre: le pieux M. Labitte, qui préparait si bien à la première communion; M. Legrand, M. Rigout, M. Marchal, M. Lefèvre, M. Vinchon, M. Vilfort. On a travaillé là aussi beaucoup et il y a eu de bel­les années. N.-S. a béni mes œuvres, malgré toutes mes faiblesses.

Plusieurs de mes anciens élèves de St-Jean et du Patronage m'écri­vent des lettres excellentes, tels Jean Chatelain, Paul Lesage, Jules Galiègue. Ces œuvres onf fait du bien, malgré mon insuffisance et mes fautes. De toutes nos maisons aussi les lettres de cette année paraissent bien cordiales. Comme St Jean, dans ma vieillesse je recommande à tous la charité. 11

La mort resserre ses lignes autour de moi. En quelques jours elle a frappé un de mes amis de Rome, Mgr Glorieux, et plusieurs dames de mes pénitentes ou agrégées, Mme Arrachart, Mme Gransart, Mme Nivoit, bientôt je serai seul de mes contemporains…

Mon oraison, ce qu'elle est dans cette dernière période de ma vie. Je salue la Ste Trinité, mon Père et Créateur; le Verbe de Dieu devenu mon frère et mon Rédempteur; le St-Esprit devenu mon guide et mon consolateur.

J'assiste à la grande messe perpétuelle du ciel: Jésus s'offrant à son Père, l'Agneau immolé dès le commencement; le Cœur de Jésus, victi­me d'amour pour la gloire de Dieu et le salut des hommes. Chaque messe a son Communicantes je m'unis aux 12 sept anges privilégiés, à tout le milieu céleste; aux vingt-quatre vieillards, les patriarches et les prophètes, aux quatre évangélistes, aux apôtres.

Je m'unis aux amis de Jésus: amis de Bethléem et dévots de la Sainte Enfance, aux amis de Béthanie, aux amis du Calvaire et dévots de la Passion; aux dévots de l'Eucharistie, dont St-Jean est le modèle. Je m'u­nis aux martyrs, aux docteurs, aux pontifes, aux confesseurs, aux vier­ges. Je m'unis à tous les fondateurs, aux saints du S.-Cœur: Gertrude, Mechtilde, Marguerite Marie, Claude de la Colombière, Jean Eudes, Jean du S.-Cœur, Condrin, Garricoïts, Anne de Rémusat, Sophie Barat, Marie Véronique, Marie du S.-Cœur, nos Pères et nos Soeurs, morts ou vivants.

La messe a ses intentions: je prie pour l'Eglise et ses grands besoins actuels, pour l'union et le retour 13 des hérétiques et schismatiques, pour les missions. Je prie pour la France et les nations chrétiennes, pour l'Œuvre: nos Soeurs, nos Frères, nos enfants, l'œuvre de Rome. Je prie pour mes parents et amis, pour moi-même. Je prie pour les défunts; avec Jésus, Marie et Joseph, je fais un grand tour au purgatoi­re.

Après cette union à la grande messe du ciel, je salue le Sauveur Jésus: dans les mystères de son enfance avec ses amis de Bethléem, Marie, Joseph, les bergers, les rois, Anne, Siméon, etc.; dans les mystè­res de sa vie publique avec les apôtres et les disciples; dans les mystères de sa passion et de sa mort, avec Marie, Jean et Madeleine…

Je salue Marie avec St Gabriel et St Jean. Je la salue dans tous ses mystères: Immaculée Conception, 14 Nativité, Présentation, Epousailles, Noël, Nazareth, Cana, la Compassion. Je la salue dans tous ses sanctuaires et tous ses pèlerinages…

Je salue St Joseph par Jésus et Marie, et je l'invite à venir m'aider à ma mort.

Je salue les saints anges, mes patrons et tous mes amis du ciel, où j'ai tant de parents et d'amis: ma mère, mes directeurs, mes saints pro­tecteurs, confrères, condisciples… Je ne dois pas oublier Sr Marie de Jésus qui a offert sa vie pour moi…

Tel est le fond de mon oraison,avec des variantes quotidiennes. Nous achetons la maison de Rome2), 800.000 lires, pour en faire notre maison-mère. Il semble que la Congrégation se complète et s'or­ganise. Elle dépasse mes prévisions. C'est N.-S. qui a tout fait, je n'ai fait que gâter son œuvre… 15

Je pense constamment au ciel, je vis avec mes protecteurs et mes amis de là-haut, je grille de les voir bientôt: Cupio dissolvi et esse cum Christo (cf. Phil. 1,23). Cela pourrait-il être illusion et pouvais-je man­quer mon ciel? Je ne le crois pas. Cœur Sacré de Jésus, j'ai confiance en vous.

Je m'unis souvent aux grands pénitents: Adam, David, Pierre, Paul, Madeleine, Augustin. Leurs réparations ont été surabondantes; en m'y unissant, j'obtiendrai plus facilement miséricorde, j'ai fait tant de sotti­ses dans ma vie.

J'achète des journaux pour la communauté, il me paraît bon qu'on soit au courant de l'histoire contemporaine et qu'on ait quelque sujet de conversation. On prie mieux pour l'Eglise quand on lit 16 les assauts qu'elle doit subir chaque jour et les vaillants efforts que font les catholiques pour s'organiser.

Je goûte de plus en plus la dévotion à la Ste Trinité. Dieu le Père, c'est mon Père et mon Créateur. Il est mon Père plus que celui que j'ai eu sur la terre. Je lui dois tout, l'être et la vie. Je l'aime extrêmement et très filialement, je veux sa gloire et son règne. Le Fils de Dieu est deve­nu mon frère par l'incarnation. Il a donné sa vie pour moi, il vient à moi dans l'Eucharistie. Je l'aime sans mesure, je me penche sans cesse sur son épaule comme St Jean, je veux vivre avec lui et l'aimer toujours davantage. Le St-Esprit est mon directeur, mon guide, l'âme de mon âme et comme une mère pour moi. Je veux vivre avec lui, l'écouter en tout et me montrer son disciple aimant et fidèle. Le Gloria Patri, le Credo sont des hommages à la Trinité. 17

Mes directeurs: c'est ma mère qui m'a dirigé jusqu'à ma première communion, et elle le faisait bien. Elle avait été élève du S.-Cœur de Charleville. N.-S. me confia ensuite pour 4 ans au bon chanoine Dehaene, principal du collège d'Hazebrouck, prêtre très éclairé et très zélé, mais le St-Esprit m'aidait beaucoup directement par sa conduite intérieure et par les lumières et les goûts que je trouvais dans mes lec­tures quotidiennes: la Vie dévote, les prières de Ste Gertrude, l'Imitation, le Manuel des élèves du S.-Cœur. Pour mes cinq ans de vie parisienne, j'avais l'abbé Prével, vicaire à St Sulpice, un homme de Dieu, fort intérieur. Il me faisait communier tous les jours et il m'affer­mit dans ma vocation dont j'avais reçu les premiers attraits à Hazebrouck à la nuit de Noël 1855. 18

Mes six années de Rome, 1865-1871, sont mes années d'or sous la direction du P. Freyd, que Pie IX appelait un saint. Il me passait d'ex­cellents livres, Rodriguez, le P. de Lehen, le P. Saint Jure… C'était un long noviciat religieux. Le Père voulait bien m'entendre deux fois la semaine. Après le séminaire, il m'écrivait, il mourut en 1879. -J'eus alors pour directeur le P. Modeste, un saint jésuite qui venait souvent à St-Quentin pour la direction de nos Soeurs. Il mourut en 1891. C'est lui qui me guida pour la fondation de la Congrégation et pour les années si difficiles et si crucifiantes de 1877 à 1888. Il goûtait fort les vues d'oraison et les communications divines de la Soeur Ignace et ne doutait pas de leur caractère surnaturel. Dans ces dernières années, je n'ai pas de directeur spirituel, mais seulement 19 un confesseur. J'en ai parlé au Père qui nous a donné la dernière retraite, il m'a dit que c'était bien comme cela et que ma direction était assez fixée par de longues habitudes et par notre Directoire.

Pèlerinages spirituels.

J'aime à refaire en esprit les nombreux pèlerinages que j'ai faits dans ma vie. Cela ne m'éloigne pas de N.-S., qui vit dans tous ces sanc­tuaires en son Eucharistie.

I. Le pèlerinage par excellence est celui de Palestine. Je l'ai fait en 1865 et les impressions que j'y ai reçues ont contribué à l'orientation de ma vie. Je l'ai refait en 1911. Bethléem, Nazareth, Jérusalem: je trouve là tous les principaux mystères de N.-S.: sa naissance à Bethléem, sa vie cachée à Nazareth, sa vie publique et sa passion à Jérusalem. 20 A Jérusalem, les mystères s'accumulent: c'est Béthanie avec les amis du Sauveur, le Cénacle avec les privautés de St Jean, l'ago­nie au jardin des Oliviers, la trahison, les tribunaux, les châtiments cruels, la Croix, le Calvaire où éclate la fidélité des grands amis de Jésus - Marie, St Jean, Ste Madeleine -, le St-Sépulcre, la résurrection, l'ascension, la pentecôte.

Aux pèlerinages de Terre Sainte se rattachent ceux de l'Egypte et de l'Asie Mineure que j'ai faits en même temps. En Egypte, Alexandrie avec St Marc, Ste Catherine, St Athanase et les Pères du désert. En Asie Mineure, l'apostolat de St Paul, le séjour de Marie et de St Jean à Ephèse; à Smyrne, le grand martyr St Polycarpe, qui nous a envoyé St Irénée et notre groupe de Lyon.

II. Rome. J'ai vécu là six ans et j'y suis retourné vingt fois.

A Rome, je vois d'abord un écho 21 et comme une réplique de la Terre Sainte, avec la crèche à Ste Marie Majeure, la table de la Cène à St Jean de Latran, les reliques de la passion à Ste Croix de Jérusalem.

Rome glorifie les apôtres avec ses grandioses basiliques de St Pierre, de St Paul, de St Jean et des douze apôtres, avec St Pierre ès liens et la prison Mamertine.

Rome honore les martyrs: St Laurent y a de belles églises. Plusieurs martyrs sont populaires à Rome: St Sébastien, Ste Cécile, Ste Agnès, Ste Sabine et tant d'autres dont les supplices sont représentés d'une manière si réaliste à St Etienne le Rond. Le pèlerinage aux martyrs à Rome comprend la visite des Catacombes où sont leurs tombeaux et celle du Colisée, où ils ont été massacrés.

Comme joyaux des premiers siècles, 22 nous avons à Rome les vieil­les basiliques de St Clément, de St Laurent, de Ste Sabine, de Ste Marie in Cosmedin, des SS. Jean et Paul, de Ste Praxède, de Ste Pudentienne, etc. Il fait si bon de s'y unir à la piété de ces temps héroï­ques!

L'âge des docteurs est représenté à Rome mieux que partout ail­leurs. Il est symbolisé par les quatre docteurs de bronze qui portent la chaire de St Pierre. A Rome ont vécu St Léon, St Grégoire; St Augustin y a sa grande basilique où repose sa mère. Les docteurs de l'Orient sont venus rejoindre leurs collègues d'Occident: Rome possède les corps de St Chrysostome, de St Grégoire de Nazianze, de St Jérôme.

Les grands fondateurs d'ordres ont vécu aussi plus ou moins à Rome.

Pour comprendre et goûter St Benoît, il faut cependant excursion­ner jusqu'aux 23 merveilleux monastères de Subiaco et du Mont Cassin. St Bruno repose en Calabre. St Bernard a prié à Rome. St François y a prié aussi, mais son centre est à Assise avec des merveilles d'art et des légendes saisissantes. St Dominique a fait des miracles à Rome, il repose à Bologne dans une tombe royale. St Ignace règne à Rome avec un groupe de saints: St François Xavier, le B. Bellarmin, St Louis de Gonzague, St Berchmans, St Stanislas…

De mon temps, Rome a vu Lacordaire, un grand réformateur, et don Bosco, le fondateur le plus populaire.

L'Italie possède à chaque pas des merveilles d'art et de sainteté. J'ai déjà nommé Lorette, Assise, Bologne. Naples a St Janvier et ses mira­cles. La Sicile a les souvenirs de Ste Lucie à Syracuse, de Ste Agathe à Catane et ses merveilles d'art normand et byzantin à Palerme. 24

Le Mont Gargan a St Michel, comme nous l'avons en Normandie. Ravenne et Bari sont des visions de l'Orient. Ravenne est remplie de monuments d'une époque qui n'en a pas laissé ailleurs, du Ve au IXe siècles. Venise avec St Marc peut rivaliser avec Constantinople. Venise est le musée de l'Europe et du monde, tous les arts y ont des chefs-­d'œuvre. Milan a sa vieille basilique de St Ambroise et son bijou de cathédrale qui est peut-être trop ornée.

En Suisse, Einsiedeln et St-Maurice attirent les pèlerins.

Dans le nord, c'est Cologne avec sa grande cathédrale, ses reliques des Rois Mages et l'église de Ste Ursule.

En Belgique, les cathédrales d'Anvers, de Bruges, de Gand ne le cèdent à aucune autre. On prie bien dans ces sanctuaires érigés par la foi héroïque des populations. 25

Vienne et Prague ont leurs grandes cathédrales. Prague a le corps de St Jean Népomucène et la statuette du petit Jésus.

J'ai visité les cathédrales toutes brillantes d'or et d'icônes à St­Pétersbourg et à Moscou. J'aurais voulu voir Kiev qui est la continua­tion de Byzance.

En Angleterre, on souffre de voir tant de belles cathédrales, acca­parées par les protestants.

En Extrême-Orient, j'ai prié à la tombe des martyrs à Tientsin, à Pékin et en Corée.

En Afrique, Carthage et Hippone sont de grands pèlerinages. L'Espagne a de splendides cathédrales à Saragosse, à Compostelle, à Séville, à Tolède, à Burgos. Ses rois étaient wisigoths, de là est venu, je crois, le nom du style gothique. 26

Saragosse a son pèlerinage incomparable de N.-D. del Pilar. A Compostelle, c'est l'apôtre St Jacques. Ste Thérèse se survit à Avila et St Jean de la Croix à Ubeda. Manrèse, Montserrat, Pampelune et Loyola rappellent les souvenirs de St Ignace. Le souvenir de St Vincent Ferrier est toujours vivant à Valence et celui de St Jean de Dieu à Grenade.

Le Portugal a le pèlerinage de la pieuse reine Elisabeth à Coïmbre, et les merveilles d'art de Bélem et de Batalha.

La France a ses lieux saints. C'est Notre-Dame de Paris et la Ste Chapelle avec les grandes reliques de la passion. Marseille et la Provence (la Ste Baume, Tarascon, St Maximin, les Stes Maries), avec les souvenirs des Amis du Sauveur à Béthanie. Bordeaux et Rocamadour avec les souvenirs de Zachée et de Ste Véronique. Lyon et les 27 souvenirs de St Irénée et de ses compagnons, souvenirs mar­qués par la belle crypte de l'hôpital et par les magnifiques mosaïques de Fourvière.

La France a reçu les visites du S.-Cœur à Paray le Monial avec Marguerite Marie, à Marseille avec Anne de Rémusat et Belzunce, à Paris avec toutes les manifestations de Montmartre.

La Ste Vierge nous a visités à l'apparition de la médaille miraculeu­se, rue de Sèvres, puis à La Salette, à Lourdes, à Pontmain, à Pellevoisin.

Au temps des martyrs, nous avons St Denys, St Quentin, St Symphorien, les martyrs de Lyon et bien d'autres.

Au 4e siècle, St Hilaire.

Au 5e, Ste Geneviève, St Paulin.

Au 6e, St Martin, St Remi, St Cloud, Ste Radegonde.

Au 7e, St Eloi, St Amand, St Ouen.

Au 8e, Charlemagne et sa pléiade. 28

Au 11e siècle, nous avons St Norbert, St Bruno, St Odilon.

Au 12e , St Bernard, St Odon.

Au 13e, St Louis, St Thomas d'Aquin, St Félix de Valois, Ste Cunégonde.

Au 14e, St Roch, qui est si populaire.

Au 15e, Ste Colette, la grande réformatrice, et Ste Jeanne d'Arc, la libératrice de la patrie.

Au 16e, Ste Jeanne de Valois.

Au 17e, St François de Sales, Ste Chantal, St Vincent de Paul, St François Régis, Bérulle, Olier, Bossuet.

Au 18e , St Benoît Labre oppose sa pauvreté aux scandales de la Cour.

Le 19e siècle est trop près de nous pour le voir dans son ensemble. Citons nos martyrs dans les missions, nos zouaves à Rome, Sonis à Patay, Lavigerie en Afrique, le card. Pie…

Du 11e au 19e siècle, nous avons un témoignage de la foi héroïque des populations dans les merveilleux édifices qu'elles ont élevés: 29 les cathédrales de St Denys, de Noyon, de Laon; celles de Chartres, de Paris, de Reims, d'Amiens, de Bourges, de Tours, de Châlons, d'Orléans… les joyaux de la Ste Chapelle, de Brou, de N.-D. de l'Epine… C'est l'apogée de l'art chrétien. En priant là on communie à la foi intrépide de nos aïeux…

Tous ces souvenirs m'édifient, c'est un sursum corda, un pèlerinage spirituel: Reliquiae cogitationis diem festum agent tui (Ps. 75,11).

Le 1er février, le Bon Dieu a rappelé à lui notre bon Père Jeanroy. C'est un de mes bons collaborateurs que N.-S. avait choisis pour m'ai­der à fonder sa petite famille du S.-Cœur. Ecolier et prêtre modèle à

Verdun, il nous vint en 1884. Il avait la passion du S.-Cœur, il nous apportait toute une bibliothèque du S.-Cœur. 30

Nous le fîmes missionnaire au diocèse de Soissons, puis professeur à Fayet. Il fonda la maison de Bruxelles, il savait trouver des ressources. Sa grande œuvre fut la procure de la mission du Congo. Avec Mgr Grison il fonda et développa cette perle de nos œuvres. Il en a écrit l'histoire. Il nous faisait venir des vocations de la Meuse. Il fonda et dirigea à Bruxelles l'œuvre des Amis des pauvres. Il avait une sainte passion pour la préparation des malades à la mort. Il publia de bons opuscules de piété. Il aimait Ste Gertrude et son culte. Il meurt en réputation de sainteté. Ses funérailles en témoignent… 31


Mercredi matin, à 10 heures, ont été célébrées, dans la chapelle des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus (rue Eugène Cattoir), les funérailles du R. P. Vincent Jeanroy, ancien Procureur de la Mission de Stanley­Falls (Congo).

Aux premiers rangs de l'assistance se trouvaient les parents du vénéré défunt: son frère, M. Alfred Jeanroy, professeur d'histoire du moyen-âge et de langues romanes au Collège de France, et membre de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres; son neveu, M. le docteur Mazillier; les membres de la Communauté des Prêtres du Sacré-Cœur de Bruxelles, ainsi que des délégués de plusieurs maisons de la Congrégation; des membres du clergé, et des représentants des com­munautés religieuses de la ville et de la Société des «Amis des Pauvres».

La chapelle était à peine suffisante pour contenir la foule de ceux qui étaient venus témoigner, dans cette douloureuse circonstance, leur estime et leur sympathie pour le regretté défunt.

M. le doyen Boone a chanté les absoutes.

Qu'il nous soit permis de rappeler que le R. P. Jeanroy avait été envoyé par ses supérieurs, il y a une trentaine d'années, à Bruxelles, afin d'y établir une communauté des Prêtres du Sacré-Cœur. Nommé ensuite Procureur de la Mission de Stanley-Falls, il fut pour son confrè­re, Mgr Grison, vicaire apostolique de Stanleyville, un collaborateur grandement apprécié. Chargé de pourvoir aux nécessités matérielles de la Mission par les envois périodiques de ravitaillements, il s'acquitta de cette tâche, parfois très ardue, surtout dans les débuts, avec un dévouement infatigable.

A l'occasion du 25e anniversaire de la fondation de la Mission, et en récompense des services qu'il avait rendus à la colonie, le R. P. Jeanroy fut nommé chevalier de l'Ordre de la Couronne.

C'est lui encore qui fonda à Bruxelles la Société des «Amis des Pauvres», à l'instar de celle qui existait déjà à Paris. Cette société, au but tout apostolique, compte aujourd'hui de nombreux groupements dans l'agglomération bruxelloise et y réalise, au point de vue moral, un bien considérable.

Malgré les occupations absorbantes qui lui occasionnaient ces diffé­rentes charges, malgré son ministère très actif auprès des âmes, le R. P. Jeanroy savait encore trouver le temps nécessaire pour composer des opuscules de piété pleins d'onction et de doctrine. Bref, à l'exemple du divin Maître, il s'est efforcé de «passer en faisant le bien», par une vie toute de charité et de dévouement au prochain; aussi, ne doutons-nous nullement que la disparition de cet humble et zélé religieux ne laisse chez tous ceux qui l'ont connu, d'unanimes et sincères regrets. 32

Je me prépare, je pense tous les jours à mon arrivée là-haut. Que ferai-je? Mes premiers hommages seront pour la Ste Trinité: le Père, qui est plus que mon père, mon Créateur, mon Dieu et mon tout. Je lui dirai que je l'aime extrêmement et plus que tout.

Le Fils, qui s'est fait mon frère pour me racheter par sa mort. C'est le nouvel Adam, la beauté même. Quelle joie de le voir, je ne saurais m'en rassasier. Il me permettra de l'embrasser, comme il le permettait à St Jean. Ne nous admet-il pas dans la sainte communion à la plus inconcevable intimité? Je voudrais rester toujours auprès de lui et j'y reviendrai, mais j'ai d'autres visites à faire.

Le St-Esprit, il est mon directeur et comme l'âme de mon âme. Que de mercis je lui dois.

La Vierge Marie, ma mère. Elle est toute belle et toute bonne. 33 Je lui suis consacré depuis mon enfance, elle a toujours eu pour moi des soins maternels, elle m'a guéri plusieurs fois. Elle daignera me sourire et me faire entendre sa douce voix: Ostende mihi faciem tuam, sonet vox tua in auribus meis (Gant. 2,14).

St Joseph, un père très aimé. J'ai bien cherché à le glorifier en lui dédiant ma première œuvre, le Patronage St Joseph.

Je désire saluer mes patrons et ceux de la Congrégation: mon bon Ange, St Léon, St Augustin, St Michel, St Jean, St François de Sales, St François, St Ignace, St F. Xavier, Ste Gertrude, Ste Marguerite Marie. C'est ma famille spirituelle, une noble famille, près de laquelle je suis tout petit, tout petit…

Je veux repasser ma vie et revoir tous les groupes où j'ai été édifié.

1) Le groupe de La Capelle: ma mère, 34 mon père, mon frère, quelques membres de ma famille, mon bon curé-doyen, quelques bon­nes dames qui s'intéressaient à mon enfance et deux ou trois camara­des.

2) Le groupe d'Hazebrouck: M. Dehaene, mon supérieur et direc­teur; M. Boute, le meilleur des professeurs; quelques condisciples: Vasseur, Laenhouder, Dassonville, Van de Walle… les trois premiers sont devenus prêtres. La Providence m'avait conduit dans ce pays de foi pour que j'y trouve la vocation.

3) Après le collège, je serais allé volontiers au séminaire, mais je n'avais que seize ans, mon père m'envoya étudier le droit à Paris. La Providence veillait sur moi, je trouvai à Paris une précieuse formation à la culture intellectuelle, sans y perdre la foi ni la vocation. Le pieux abbé Prével de St Sulpice fut mon directeur et après lui l'abbé de la Fouillouze; j'étais en bonnes mains. 35

Je fréquentais le cercle catholique dirigé par le saint M. Beluze. J'y rencontrais Perreau et Gilbert que je retrouvai à Rome.

Chez l'abbé Poisson, je fis la connaissance de Gauthier, Pégat, de Montplanet, Desgardes, qui devinrent avocats et magistrats. Je me liai surtout avec Léon Palustre et j'habitai deux ans avec lui. Il était bon et sage, il avait des velléités de vocation dominicaine. Il me donna le goût des voyages comme moyen de culture intellectuelle. Nous allâmes en Hollande, en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Orient. Notre pèlerinage en Terre Sainte affermit ma foi et me laissa de profondes impressions pour toute ma vie. Je le reverrai et nous reparlerons de nos vieux souvenirs qui n'eurent rien que d'é­difiant. 36

4) Rome, 1865-1871. C'est la période idéale de ma vie. Le P. Freyd, de sainte mémoire, était mon supérieur et mon directeur. Il avait pour moi une affection toute spirituelle, comme j'aimerai à le revoir! J'eus là de bien bons condisciples: Perreau, Lucas, morts prématurément; Le Tallec, Guilhen, Dugas, de Costa; de Bretenières, le frère du martyr de Corée, Poiblanc; Billot, le frère du Cardinal; Bégin, Bougouin, de Dortain, de Rinayre, les Pineau, Désaire, Bernard, Duplessis de Grénédan… La plupart se sont faits religieux, c'est que le P. Freyd nous faisait faire un vrai noviciat religieux. Par sa direction, par les lectures qu'il nous conseillait, il nous conduisait peu à peu au désir de la vie religieuse. Quelle fête de les revoir tous et de reparler de Rome, de Santa Chiara, du P. Freyd! 37

Nous ferons revivre les fêtes de Rome, les pèlerinages, les traditions romaines, Pie IX et le Concile, et nos bons professeurs de la Grégorienne, et nos ordinations… et ma 1ere messe si édifiante en pré­sence de mon père et de ma mère, et les chers Zouaves et nos belles excursions à Naples, à Assise, à Subiaco… Je ne finirais pas à reparler de Rome…

5) Saint-Quentin, 1871-1917. J'ai passé là plus de la moitié de ma vie et j'y ai reçu de très grandes grâces, malgré mes nombreux défauts.

A. Le clergé: Mgr Thibaudier fut bien bon pour moi. Au Vicariat j'é­tais lié avec M. Mathieu, M. Genty, M. Leleu… Dans le diocèse avec M. Petit, M. Vincent… Je les retrouverai, c'étaient des serviteurs de Dieu.

B. J'ai formé un groupe d'hommes d'œuvres. C'étaient des saints, nous nous occupions du Patronage, du 38 Cercle, du Journal, des réu­nions d'œuvres, de la fondation de la paroisse St Martin. La vie d'Alfred Santerre, écrite par le P. Rasset, est une vraie vie de saint. Je dois citer M. Julien, M. Guillaume, M. Filachet, M. Arrachart, M. André…

Nous avions une réunion de patrons chrétiens: M. Basquin, M. Jourdain, M. Black, M. Chatelain… Un cercle de jeunesse catholique: les Basquin, les Maréchal, les Jourdain, Lebée et vingt autres. Basquin est devenu jésuite, Henri Maréchal et Lebée sont devenus prêtres.

Le Patronage a conservé la foi à beaucoup de jeunes gens qui lui devront leur salut. Le P. Mathias, le P. Lobbé m'aidaient au Patronage.

C. Que de bonnes dames j'ai pu aider un peu par la confession ou par les relations: Mme Malézieux, Mme Paillette, Me Bernoville, 39 Me Lecot, Me Agambart.

D. Et nos Soeurs! Il y avait là des saintes. Je me dépensai beaucoup au Couvent. La Chère Mère m'a beaucoup aidé. Sr Marie de Jésus a offert sa vie pour moi. Sr Ignace recevait du ciel des vues d'oraison et des lumières pour notre œuvre. Plusieurs jeunes Soeurs sont mortes en vraies victimes du S.-Cœur. Les Soeurs Oliva et Ste Claire m'ai­daient à St-Jean et Sr Véronique au Patronage pour les orphelins. C'est avec une sainte joie que je les reverrai au ciel, où elles prient pour moi.

E. J'ai fondé le collège St-Jean. Il y avait de bons professeurs pieux: M. Labitte, M. Legrand…

Quelques jeunes élèves sont morts comme des saints. On a écrit leur vie, tels Halluin, Black, Savard, Lecomte, Mennechet… 40

Oh! les belles premières communions! Le collège a donné des prê­tres au diocèse.

[En marge de p. 40 du cahier. J'ai eu aussi quelques bonnes relations avec des princes de familles régnantes: le Comte de Chambord, la Princesse Clémentine, le duc de Vendôme…].


6) Pontifes et prélats. Quatre Papes m'ont témoigné de la bienveil­lance: Pie IX, Léon XIII, Pie X, Benoît XV… D'illustres cardinaux étaient bons pour moi: le card. Langénieux, le cardinal Pie, le card. Rampolla, les card. Ferrata, Vannutelli… le card. Lecot. Combien d'évêques m'ont accueilli avec bonté, au concile et dans leurs évêchés. Je désire les revoir et les saluer au ciel.

7) J'ai pris part au grand apostolat social de notre temps. J'ai bien connu en France les Harmel, Albert de Mun, La Tour du Pin, de Ségur, Lorin, Vrau, de Poncheville; à Rome: Toniolo, Pottier, les Pères Biederlack et Janssens… Mgr Tiberghien… 41

8) Pour notre fondation de congrégation, j'ai vu et consulté des saints: don Bosco, la Mère Véronique (par lettre), Sr Marie du S.­Cœur de Bourg, Louise Lateau, Sr Marie de l'Eucharistie, fondatrice de l'Œuvre du Cœur eucharistique de Jésus à Paris, Mme Royer à Dijon, les Supérieures de la Visitation de Bourg et de l'Adoration répa­ratrice à Paris, les principaux jésuites de notre province, le P. Wiart, Mgr Gay, etc.

9) Quel beau groupe des nôtres que je trouverai là-haut! N.-S. m'a donné de saints prêtres pour m'aider: le P. Rasset, le P. André Prévot, le P. Charcosset, le P. Modeste Roth, etc. etc. D'autres vivent encore, Mgr Grison, le P. Paris. Le P. Vincent vient de mourir. Quelques-uns sont morts généreusement aux missions, au Congo, au Brésil. De jeu­nes novices marchaient sur les traces de St Louis de Gonzague… 42

Je ne vais pas dans l'inconnu au ciel, c'est tout un monde qui m'y attend.

Le 9 février est morte ma pieuse belle-soeur de La Capelle, trois ans après mon frère. Elle a toujours été bonne et pieuse mais elle avait avancé beaucoup dans ces dernières années. Elle était digne de sa mère et de la mienne. J'insère ici le récit édifiant de sa mort, écrit par mon neveu. Il y faut effacer cependant ce qui est dit du «saint de Bruxelles», c'est une pieuse exagération d'une parente affectueuse et charitable.

Toutes mes vieilles relations disparaissent, le vide se fait autour de moi, ce sera bientôt mon tour, je veux me préparer par une plus gran­de union avec Notre-Seigneur.

Mes amis du ciel m'y aideront. 43

Le 20 février, c'est le 3e anniversaire de mon frère Henri. Il a toujours été pour moi un bon frère, édifiant et charitable.

Je vis avec le ciel, avec la Sainte Trinité, avec Jésus, Marie et Joseph, avec mes saints protecteurs, avec les quatorze groupes de relations pieuses que j'ai cités plus haut. N.-S. attend pour me prendre que je me sois purifié davantage en supportant les misères de la vieillesse.

Voici que j'atteins mes 82 ans, combien n'a-t-il pas fallu d'interven­tions de ma bonne mère du ciel et de mon bon Ange, pour que j'é­chappe pendant un si long espace de temps à tous les dangers, à tous les accidents, à toutes les maladies qui mettent une vie humaine en péril! Merci, ma divine Mère, merci mon bon Ange. 44 Je ne sais pas tout ce que je vous dois, je le saurai là-haut, je vous remercie d'avance t je vous remercierai toute l'éternité.

Qu'ai-je fait de ces 82 ans? Pas grande chose de bon. Je multiplie mes réparations, je répète mes regrets et j'ai confiance quand même dans la miséricorde du Sauveur.

J'ai accompli mes visites jubilaires dans notre chapelle, je gagne une première fois les indulgences du jubilé. Je recommencerai au profit des défunts. C'est une vraie joie, un contentement spirituel. Je suis heureux de gagner toutes les indulgences du jubilé et d'être purifié de toutes mes fautes passées.

Bien des âmes cherchent midi à 14 heures pour la pratique du pur amour, mais c'est bien simple: N.-S. nous a enseigné à offrir d'abord à Dieu l'hommage du pur amour, 45 puis à le prier pour nos besoins. C'est là tout le Pater: la première moitié est toute de pur amour: «Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite…». La seconde moitié est la prière pour nos besoins: «Donnez­-nous aujourd'hui notre pain quotidien…» (Mt. 6, 9-13).

Dans l'Ave Maria, la première moitié est toute de louange et d'a­mour à Marie, la seconde moitié est la prière intéressée. Dans les Actes du chrétien, l'hommage de notre foi et de notre charité est désintéres­sé, l'acte d'espérance est une prière pour nos besoins spirituels.

Les quatre fins du sacrifice résument la messe et toute la vie chré­tienne: adoration, reconnaissance, réparation, prière. Dans les trois premières fins domine le pur amour, 46 la quatrième est la prière per­sonnelle.

A la messe, les quatre fins sont souvent rappelées. Le Gloria com­mence par le pur amour: «Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce…».

Le Credo commence par l'hommage de notre foi à notre Père céle­ste et à son divin Fils.

A l'offertoire, nous pensons d'abord à la gloire divine: «Venez, sanc­tificateur tout-puissant, Dieu éternel, et bénissez ce sacrifice préparé pour la gloire de votre saint nom…».

Au suscipe, nous unissons la gloire de Dieu, l'honneur des saints et notre salut.

La préface et le Sanctus sont tout de pur amour.

Les prières qui accompagnent la consécration rappellent les diver­ses fins du sacrifice. Celle-ci est de pur 47 amour: «Per ipsum et in ipso et cum ipso est tibi, Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancti, omnis honor et gloria…». «A vous, notre Père céleste, tout honneur et toute gloire par le Christ en l'unité du Saint-Esprit».

Les âmes communes pensent peu à l'honneur de Dieu et beaucoup à leurs besoins et à leurs intérêts. Les âmes animées du pur amour sont plus touchées des premières fins du sacrifice que de la dernière. Elles s'arrêtent plus aux premières invocations du Pater qu'à la pensée du pain quotidien.

Aux litanies, c'est une alternative rapide de louanges et de prières. Les âmes communes portent surtout leur attention sur les demandes de secours «Miserere nobis», «Ora pro nobis». Les amis du pur amour goûtent surtout les belles invocations 48 qui redisent tous les titres de Jésus et de Marie à nos louanges, à notre admiration, à notre amour.

J'ai beaucoup voyagé, il y a peut-être eu quelque excès, cependant j'avais toujours en vue de m'instruire, d'accroître mes connaissances esthétiques, géographiques, historiques et d'affermir ma foi en consta­tant la folie des superstitions païennes, les variations des protestants et le caractère glacial de leur culte. J'ai bien constaté que l'homme est naturellement religieux, que tous les peuples ont toujours honoré la divinité plus ou moins correctement et que l'athéisme moderne est une monstruosité contre nature.

Nos livres sapientiaux n'ont-ils pas loué ce goût du Sage pour les voyages? «Il étudie les traditions, l'histoire, les problèmes de la morale, 49 et il va de nation en nation pour connaître le fort et le faible de l'homme: In terram alienarum gentium pertransiet; bona enim et mala in hominibus tentabit (Eccli. 39,5). La Providence en me fournissant les ressources par ma famille ou par des bienfaiteurs semblait encourager ce désir de voir et de savoir.

Nous fêtons le mois de St Joseph. Je ne saurai qu'au ciel tout ce que je dois à ce grand saint. Ma mère lui était toute consacrée, elle a fondé à La Capelle l'œuvre de St Joseph pour la visite des pauvres. St Joseph est venu la chercher le 19 mars 1883.

La Soeur Marie de Jésus était l'enfant de St Joseph, elle avait avec lui des liens mystiques très exceptionnels. Comme St Joseph est mort avant la rédemption, 50 elle avait le pressentiment qu'elle mourrait avant les grands mystères de notre fondation, le Consummatum est et la résurrection. Le 1er mars 1878 elle a conçu le projet d'offrir sa vie pour prolonger la mienne, elle est morte le 27 août 79 entre les bras de Jésus et de Marie: la Soeur Ignace et la Chère Mère lui soutenaient la tête quand elle expira. La Soeur Ignace symbolisait Jésus dont elle recevait les confidences; la Chère Mère, c'était Marie. Ce sont là des choses mystiques qui ne s'imposent pas à la foi, mais qui nous firent alors une très grande impression.

Les épousailles. - Il a plu à N.-S. de s'unir par des épousailles solennel­les avec quelques saints, comme Ste Catherine de Sienne; mais en dehors de ces grâces extraordinaires, N.-S. daigne avoir des relations d'époux avec les âmes qui 51 correspondent à ses grâces dans la vie d'oraison. Les âmes consacrées sont invitées à cette vie d'épouses du Sauveur. Les âmes contemplatives y sont conduites par la grâce. Elles s'y disposent et N.-S. leur laisse sentir son assentiment. Comment s'y disposer? Une épouse est aimante, fidèle, assidue, dévouée. L'âme épouse est de tout cœur à N.-S. Elle pense à lui habituellement. Elle se complaît en sa présence: présence sacramentelle à l'église, présence spirituelle partout. Elle vit pour lui, elle désire son honneur et son règne. Elle compatit aux offenses qu'il reçoit. Si une âme vit en épou­se, N.-S. lui rendra la pareille: Diligentes me diligo (Prov. 8,17). Ste Gertrude, dans ses belles prières, exprime souvent son affection d'é­pouse à N.-S. - V.g. 52 «Je vous salue, époux plus réjouissant que les fleurs les plus brillantes; je vous serre dans mes bras et je baise avec respect votre plaie d'amour, la plaie de votre Cœur». - «Celui qui s'u­nit à vous goûte les plus chastes délices, et reçoit de vous les plus ten­dres caresses, ô le plus doux des amis, le plus tendre des cœurs, le plus dévoué des époux, le plus chaste des zélateurs…».

Je veux vivre dans cette disposition à laquelle me convie la grâce divine.

Le 24 je renouvelle avec Ste Gertrude les souvenirs de mon baptê­me, pour en retrouver les grâces: les exorcismes, la profession de foi, l'oblation, l'onction, la vie nouvelle symbolisée par le vêtement blanc et le cierge. Je salue et j'invoque mes patrons de baptême, St Léon et St Augustin. Je demande humblement pardon à mon Dieu de tous mes manquements à mes promesses du baptême… 53

N.-S. me préparait alors de grandes grâces, mais j'en ai laissé perdre beaucoup. Est-ce pour cela qu'il me laisse vivre longtemps, pour que je répare un peu?

J'ai été baptisé aux premières vêpres de l'Ecce Venio. - La Chère Mère, qui devait être la Servante du S.-Cœur, Ancilla Domini, est née et a été baptisée le 25. Tout cela est-il une simple coïncidence ou bien un dessein spécial de la Providence?

Victime de justice et victime d'amour. - Une âme, impressionnée par la passion de N.-S. et par la vue des péchés du monde, peut s'offrir à Dieu en victime de justice, pour s'unir à la passion de N.-S., pour répa­rer les outrages faits à Dieu, pour sauver les âmes en expiant leurs fau­tes. La Providence permettra que ces âmes passent par 54 quelques souffrances réparatrices. Telle est, je crois, l'offrande que font quel­ques congrégations d'âmes victimes, comme celles de Marseille et de Namur.

La voie de Sr Thérèse de l'Enfant Jésus est un peu différente, elle ne s'offre pas en victime de justice, elle s'offre en victime ou en holo­causte à l'amour miséricordieux de Jésus. C'est l'abandon à la volonté de Jésus dans l'esprit d'amour et d'immolation. Il plaira peut-être à Jésus de demander à cette âme quelques souffrances réparatrices, elle est toute prête à porter la croix par amour pour Jésus et pour les âmes. Et l'amour lui-même a ses souffrances. L'âme aimante souffre de ses imperfections, elle souffre de voir Jésus peu aimé et souvent offensé. Son amour va croissant jusqu'au martyre d'amour.

Notre esprit propre est la «Vie d'amour et d'immolation» 55 (Const. chap. II.). L'immolation d'amour y domine, avec quelque part de l'immolation réparatrice. Nous sommes nés de l'esprit de Marguerite Marie en nous rapprochant de celui de Sr Thérèse. Suivons l'attrait que la grâce nous inspire.

Voici l'offrande de Sr Thérèse, qui a été indulgenciée par l'Eglise: «O mon Dieu, Trinité bienheureuse, afin de vivre dans un acte de par­fait amour, je m'offre comme victime d'holocauste à votre Amour miséricor­dieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous, et qu'ainsi je devienne martyre de votre Amour, ô mon Dieu. Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant vous, me fasse enfin mourir et que mon âme s'élance sans retard dans l'éternel embrasse­ment de votre miséricordieux Amour… 56 Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur, vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que les ombres s'étant évanouies, je puisse vous redire mon amour dans un face à face éternel» (300j. d'in­dulg. chaque fois - ind. plén. chaque mois - 31 juil. 1923).

Avec Sr Thérèse nous nous abandonnons entièrement à la volonté divine: Nos facultatesque nostras beneplacito divino dedicamus et consecramus (Const. n° 9). Avec elle et Marguerite Marie nous offrons à Dieu nos prières, nos travaux et nos peines en union avec le S.-Cœur de Jésus, en esprit de louange, d'amour, d'holocauste et de réparation (Const. n° 10).

Au mois d'avril nous honorons St Jean. C'est le mois où tombe d'or­dinaire la semaine sainte. Il y a là les grands jours de St Jean: le jeudi saint où il repose sa tête 57 sur la poitrine de Jésus, le Vendredi saint où son admirable fidélité lui valut la grâce de devenir le fils adoptif de Marie. Avec St Jean je repose ma tête sur le Cœur de Jésus aussi fré­quemment que je peux, le jour et la nuit. Je veux être à Jésus une peti­te part de ce que St Jean a été pour lui.

Image de N.-S. et St Jean, de Ary Scheffer.


58

C'est le mois de Marie. Ave gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus (Luc 1,28.42). Je vous salue, Marie, je vous salue aujourd'hui, je vous salue tous les jours et bien des fois chaque jour, le jour et la nuit.

Je vous offre d'abord le grand salut que l'ange Gabriel vous apporta de la part de la Ste Trinité. Le salut divin vous faisait Mère de Dieu.

Je vous offre le salut que Dieu vous donnait d'avance au paradis ter­restre quand il dit au serpent: Une femme sera ton ennemie, elle écra­sera ta tête (cf. Gen. 3,14).

Je vous offre le salut éternel que Dieu vous offrait dans la prédesti­nation. Il préparait le Christ Sauveur et sa Mère. C'est pourquoi la liturgie vous applique ces paroles qui sont dites de la Sagesse: Prov. 8,23: Ab aeterno ordinata sum et ex antiquis, antequam terra fieret. Eccli. 24,3.9: Ego ex ore Altissimi 59 prodivi, primogenita ante omnem creaturam.

David prévoyait votre gloire. Quand il loue le Sauveur au Psaume 44, il vous place auprès de lui: «La reine est assise à votre droite, vêtue d'or et de pierreries».

Le Cantique des cantiques est l'épithalame du Christ et de l'Eglise, mais aussi du Christ et de sa Sainte Mère. La liturgie fait ce rapproche­ment. C'est un dialogue d'ardent amour entre le Christ et Marie.

Ste Elisabeth a repris et complété le salut de l'ange: «Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni» (Luc 1,42). Et l'Eglise complète l'Ave Maria: «Ste Marie, Mère de Dieu, priez pour nous…».

Je vous offre, ô Marie, les milliers d'Ave Maria que vous prodiguent les fidèles. C'est un salut perpétuel et sans interruption: Ave Maria! Ave Maria! Nous le répétons 60 dans la liturgie du bréviaire, dans la récitation de l'Angelus, dans les millions de chapelets qui vous sont offerts, dans les chants de Lourdes et partout: Ave Maria! Ave Maria!

Isaïe comme David avait prévu votre gloire: Ecce Virgo concipiet et pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel (7,14).

J'aime à lire dans le P. Terrien que la sainteté du ciel n'empêchera pas les démonstrations d'une tendre affection: «Purs et saints seront les baisers déposés sur les plaies sacrées du Sauveur et sur les mains bénies de sa divine Mère; pures et saintes aussi les chastes étreintes données sous le regard de Dieu…».

(La grâce et la gloire, tome 2, p. 289). 61

Mois du S.-Cœur, mois de la Ste Trinité, mois du St-Esprit, mois du St-Sacrement. Gloire au Père, au Fils et au St-Esprit. Gloire au Père, qui est mon père et mon créateur. Gloire au Fils, qui s'est fait mon frè­re et mon sauveur. Gloire au St-Esprit, qui est mon guide et l'âme de mon âme.

Gloire à Jésus et à son Cœur. Gloire et amour à l'époux de mon âme. J'embrasse votre Cœur, ô Jésus, avec St Jean au Cénacle.

Petit Jésus, je vous embrasse tendrement avec Marie et Joseph à Bethléem, en Egypte, à Nazareth.

Jésus miséricordieux, j'embrasse vos pieds avec Madeleine, chez Simon et au Calvaire. Jésus-hostie, je m'unis à tous les communiants du monde. Je partage l'amour de ceux qui sont bons, je voudrais 62 réparer pour ceux qui sont tièdes ou mauvais. Ces louanges et ces actes d'amour, je vous les offre bien des fois chaque jour, le jour et la nuit. C'est ma vie. Comme une épouse aimante, je veux penser toujours à vous, l'union avec vous est ma seule joie. J'aspire au moment de vivre avec vous, auprès de vous, dans votre intimité, dans la lumière des cieux…

Que de souvenirs dans ce mois! Le 4 juin 1854, ma 1ère communion; le 1 juin 1857, ma confirmation; le 6 juin 1868, mon diaconat; le 28 juin 1878, mes premiers voeux et mon voeu de victime, si bien agréé par N.-S., qu'il m'a valu six années de martyre: perte de la santé, de la fortune, des parents, de l'estime générale, incendie, assauts du démon, jusqu'au Consummatum est, qui fut la 63 condamnation et suppression de la Gong. par le S.-Siège, le 3 déc. 1883. La résurrection vint au 24 mars 1884, mais la croix fut toujours mon partage.

Pour la fête du S.-Cœur, je m'approprie cette pensée de Ste Marguerite Marie: «O Cœur de Jésus, je languis du désir d'être uni à vous, de vous posséder et de m'abîmer en vous, qui êtes ma demeure pour toujours».

Le 2 juillet 73, installation de nos Soeurs à St-Quentin, je deviens leur aumônier. Ces relations déterminèrent l'orientation de ma vie vers l'œuvre du S.-Cœur.

Le 19 juillet 69 j'avais célébré mes prémisses à La Capelle, ce qui fit grande impression dans ma famille et dans tout le pays.

Au 19 juillet 70, c'est la 64 grande session du Concile et le 20 juillet c'est la guerre.

De juillet datent les commencements du collège St Jean et de la Congrégation. Le 14 juillet 77 je concluais l'achat de St Jean et la Soeur Marie des Cinq Plaies recevait de M. Lombard un héritage d'un million qui devait nous aider, mais il nous manqua plus tard.

Du 16 au 31 juillet, dans une retraite au couvent, j'écrivis nos Constitutions qui sont restées telles quelles pour ce qui concerne l'es­prit et le but de la Congrégation.

Le 6 juillet 97, premier départ pour la mission du Congo qui a été l'œuvre la plus marquante de la Cong., parmi nos œuvres d'apostolat. En avançant en âge, je vois mieux l'action de la Providence dans l'ensemble de ma vie.

J'ai fait vraiment six ans de 65 noviciat religieux à Rome, de 1865 à 1871. Le P. Freyd m'accordait une direction très assidue, il me permet­tait même pendant un temps de me confesser deux fois la semaine. Il me donnait comme livres de lecture spirituelle des livres adaptés à la vie religieuse: Rodriguez, surtout; puis le P. St Jure: la Connaissance de N.-S.; le P. Libermann: Ecrits spirituels; St Alphonse de Liguori, etc. Je consacrais à ces lectures vingt minutes par jour.

De 1873 à 1877 je me préparais de nouveau à la vie religieuse par mes conférences au noviciat des Soeurs. Je prenais pour thème «La véritable épouse de J.-C.» par St Alphonse.

Sans cette longue préparation, j'aurais été bien peu apte à organi­ser une congrégation. 66

De 1878 à 1884, après mon voeu de victime, je subis une sorte de martyre. La Providence me prit la santé, les ressources, les parents; elle m'envoya l'incendie, les calomnies, des assauts du démon et par-dessus tout les soupçons de la Ste Eglise romaine, le procès du St-Office et une condamnation de la Congrégation qui était le Consummatum est. C'était un martyre non sanglant, comme celui de mon cher patron St Jean.

Je reçois de bonnes lettres de M. Victor Berne3) de Lyon, il me rap­pelle nos campagnes ardentes dans la «Démocratie chrétienne» pour l'action sociale catholique en France. Pendant quelques années je don­nais l'article de tête dans cette excellente revue4). C'était une des for­mes de ma campagne sociale, bénie par Léon XIII5).

67 Table des matières

Janvier 1
Les deux «communicantes» 2
Union aux Saints du S.-Coeur 4
Un groupe de collaborateurs 9
La messe spirituelle du Ciel 11
Pèlerinages spirituels 19
Saints et lieux saints de la France 26
Février 29
Le R. P. Vincent Jeanroy 31
Là-haut 32
Les groupes où j'ai été édifiié 33
Oeuvres d'apostolat social 37
Oeuvres d'apostolat général 40
Mars 43
Avril 53
Mai: le mois de Marie 58
Juin: le mois du S.-Coeur 61
Juillet: Que de souvenirs! 63

1)
J’ai vendu le S.-Cœur. Il s’agit de la Maison du Sacré-Cœur, la toute première maison de la Congrégation, dans laquelle le P. Dehon avait fait son noviciat et en 1878 prononcé ses premiers voeux. Totalement abandonné à l’esprit de l’Ecce venio, maintenant il se dit heureux d’être arrivé à la pauvreté. Mais on peut comprendre combien il lui a coûté de vendre la maison qui avait été le berceau de la Congrégation. Après la guerre, en arrivant à St-Quentin, dans la ville il n’avait trouvé qu’un amas de ruines sales et tristes, et la maison du Sacré-Cœur humide «et les plâ­tres tombaient» (XLIII, 99-100; et note 42). Et quand même, le P. Falleur y avait établi sa résidence habituelle, parce qu’il voulait la restaurer, comme aussi le collège St­-Jean. Mais les plans de la ville l’avaient destinée à la démolition. Il lutta jusqu’au bout pour la conserver: «Cette maison, disait-il, est notre berceau, elle est remplie des sou­venirs de notre Père. Nous… ne pouvons pas l’abandonner» (cf. Paul Roblot, «Le R.P. Falleur», dans «Le Règne», Domois 1934, p. 104). Il fit même recours au tribunal, mais sans succès. Alors il décida de recueillir tout ce qui restait encore de cette mai­son, pour la réédifier telle quelle dans un autre site hors de la ville. Voilà comment lui-même nous décrit ce qu’il fit: «Je rachetai toutes les parties possibles: portes, fenê­tres, charpentes, pierres et briques, etc. Je fis transporter le tout sur le terrain de jeu de l’Institution (St-Jean) au lieu dit le bois des Roses, à 3 km. de St-Quentin, sur un pla­teau très salubre, d’où on voit un beau panorama de toute la ville. Là j’ai fait réédifier la maison sur le même plan, les mêmes proportions qu’auparavant… La chapelle de St-Jean. (où le T.B. Père a prononcé ses premiers voeux, le 28 juin 1878)… attend que les plâtriers commencent à la rendre habitable… La maison aura 20 chambres et pourra servir à des retraites, dans cette campagne tranquille» (cf. «Cor Unum», Louvain 1933, nov., pp. 48-49).
2)
Nous achetons la maison-mère de Rome. Il s’agit du passage de propriété de la mai­son qui venait d’être édifiée à Rome, à côté du temple votif du Sacré-Cœur (cf. XXXIV, note 7). C’est pendant l’audience du 28 février 1919 que le P Dehon mani­festa au St-Père son désir d’avoir une maison scj à Rome; et après l’audience il anno­te: «Une fondation dans un quartier neuf Lui plairait» (XLIII, 91). Aussitôt le P. Gasparri, procureur, proposa de commencer en ouvrant une nouvelle paroisse dans l’ancien champ des manœuvres, devenu en 19101a plaine de l’exposition universelle de Rome et, tout de suite après, point de départ pour la construction d’un nouveau quartier. Cette proposition a été immédiatement acceptée par le Vicariat de Rome et le St-Siège, et déjà au début de l’année 1920 le Card. Gasparri transmettait au P. Dehon les encouragements du St-Père, en l’assurant qu’il avait appris avec satisfaction le projet d’un nouveau temple en l’honneur du Sacré-Cœur dans la Ville éternelle; et qu’il ouvrait lui-même la souscription pour collecter les fonds avec un don personnel de 200.000 lires. Dans le contrat pour l’achat du terrain, la municipalité de Rome aus­si témoigna la plus grande compréhension des valeurs morales, en cédant à d’excel­lentes conditions les 6700 mètres carrés dont on avait besoin pour y édifier l’église paroissiale et ses annexes. Le service religieux de la nouvelle paroisse fut immédiate­ment inauguré dans un modeste garage de via Nicotera, alors que les Pères habitaient le premier étage d’une maison à via Montanelli. Et c’est dans ce «campement» tout à fait provisoire que même le P. Dehon logea, de février jusqu’au 18 mai 1920, jour où le Card. Pompili posa la première pierre du futur temple et le P. Dehon prononça son dernier discours dans la Ville éternelle. Une crypte provisoire (qui est devenue ensuite la chapelle de la communauté religieuse) a été inaugurée le 15 juin 1922; et en même temps furent ouverts les premiers locaux paroissiaux, pour le catéchisme des plus petits et pour un cercle de jeunes gens. Entre-temps les travaux pour la cons­truction du temple procédaient très lentement, parce que la quête des fonds était très difficile. Et donc seulement en avril 1925 s’élevèrent les parois de la vaste crypte actuelle et en novembre 1927 on entamait les travaux de la partie supérieure de l’édi­fice. La conclusion des travaux de construction et l’inauguration du temple ont été célébrées le 19 mai 1934. Pour l’achat du terrain et la construction de la maison à côté du temple le P. Gasparri avait tout fait en son nom, mais de concert avec le St-Siège et le Vicariat de Rome. D’où la nécessité maintenant d’en régler la situation juridique. On parle sou­vent de ce problème dans la correspondance entre le P. Gasparri, le P. Philippe vic. gén. et le P. Dehon. Il est utile de citer quelques extraits… a) «Toute la maison est finie, écrit le P. Gasparri au P. Philippe, sauf les petits der­niers travaux et plus… Je vous envoie copie du compte rendu à tout le 31 décembre dernier. La propriété a actuellement une valeur de 2,5 millions à 3 millions. J’ai un compte courant libre jusqu’à un découvert de 800.000 lires dans une banque où mon frère en est pour beaucoup comme avocat. La banque me donne le 4,5% pour les sommes que je dépose, et prend le 7,5% pour celles qui dépassent la somme de mes dépôts, de sorte que je paye l’intérêt seulement pour la somme que je prends et qui dépasse mes dépôts… J’ai donné une hypothèque depuis quelques jours de 800.000, soit par délicatesse soit pour assurer une somme pour tout ce qui peut arriver avant qu’on arrange la propriété. J’ai écrit au T.B.P. que cela sera arrangé avec la Propagande, au moins que cette propriété ne passe pas au Saint-Siège» (lettre du P. Gasparri, datée 07.02.1923)… b) Le 11.04.1923 il donne d’autres détails dans une lettre au T.B.P.: «Voilà ce que je voudrais faire: communiquer au card. Vicaire la valeur actuelle, les dépenses, les recettes. Cela nous porte à cette conclusion: valeur presque 3.000.000 avec le terrain; dépenses 2.100.000; recettes: dons 1.300.000 et hypothèque 800.000. Comme l’hy­pothèque est sur la maison, je ne pense pas qu’il faut en parler au Comité qui veut se dédier à l’église; et alors il faut penser à payer les intérêts… en les faisant sortir du produit de la propriété. Et voilà comment. Pendant quelques années, des 4 étages (de la maison) on en destine 2 pour les Soeurs et pour les écoles; je proposerai deux projets au Vicariat: ou ils me donneront 50.000 lires par an et je penserai à tout en payant 25.000 de loyer; ou ils pensent à tout eux-mêmes et je leur donnerai les 2 éta­ges pour 24 ou 25.000 lires. A cette somme ajoutez 15.000 que payerait la Congrégation pour sa partie et 15.000 la caisse de l’église, et nous aurons les intérêts qui sortent des produits de la maison. Cela ferait bonne impression au Vicariat et à Rome, et on verra que nous n’avons pas construit pour nous seulement et que, tant que le temple n’est pas fini nous payons notre location»… c) Le mois de juillet c’est le P. Dehon qui envoie des «notes» au P. Gasparri, où il dit: «Ce n’est pas encore clair: la dette à la banque est de 800.000 francs et les intérêts à 7,5%: 60.000 francs. – Nous ne pouvons pas payer rapidement 800.000 frs, mais seu­lement peu à peu, à mesure que nous trouverons des emprunts. – Nos ressources (messes et quête de Bruxelles) ne dépassent pas 60 à 70.000 frs. – Qui payera les 60.000 d’intérêt? Est-ce la quête de Rome? Si c’est non, il nous restera peu de chose pour amorter la dette. – Notre Congrégation n’a pas de personnalité juridique en Italie. Comment pourrions-nous prendre à notre charge la dette à la longue? – D’ailleurs si nous payons l’hypothèque… par le P. Gasparri, sa succession serait bien plus onéreuse, puisque les droits de succession porteraient sur une propriété non hypothéquée. – Ne vaut-il pas mieux faire la société pendant que la société est hypothéquée? On payera beaucoup moins pour l’acte de société…» (AD B. 98; juillet 1924)… d) Le mois d’août le P. Gasparri écrit au P. Dehon pour lui donner les derniers ren­seignements: «La maison sera complètement finie pour novembre, mais nous avons déjà le sous-sol et le 1» étage… La maison a, je crois, 32 chambres» (25.08.1923)… e) Tous ces pourparlers se concluent par la décision du conseil général du 28 oct. 1924, comme on lit dans le cahier des conseils: «Rome: un emprunt de huit cent mil­le lires a été fait en banque à 7,50% en vue d’acheter la maison. Il s’agirait de faire un autre emprunt dans des conditions plus favorables et afin de pouvoir amorter le capi­tal» (1924, p. 186). Une lettre du P. Dehon au P. Gasparri, datée 26 janvier 1925, est dans la même ligne: «Pour les comptes, je comprends que la maison coûterait 1 mil­lion et 330.000 lires; mais en déduisant ce que la Congrégation a déjà donné, vous nous demandez seulement 800.000 lires et peut-être la moitié de la caparra. Soit… Nous faisons de petits emprunts à nos amis et bienfaiteurs pour vous envoyer peu à peu les 800.000. Avec ce que le P. Falleur va vous envoyer ces jours-ci, nous aurons déjà payé environ 340.000 lires» (AD B. 19/3.2°). Une fois que la maison-mère de Rome fut achetée, il fallait y transférer la curie généralice. Mais pour cette décision le P. Philippe, deuxième Supérieur général, a préféré attendre le IX Chapitre général, qui a été célébré du 19 au 27 janvier 1926 à Rome. C’est donc à la suite de ce Chapitre que la décision est devenue définitive (cf. J.L. Philippe, Lettere circolari, Bologna 1957, p. 256).
3)
Victor Berne et nos campagnes ardentes: C’est beau de voir comment le P. Dehon garde le souvenir de ses «campagnes» pour l’action sociale chrétienne jusqu’à la fin de sa vie. Au souvenir de ces «campagnes» il a dédié le dernier paragraphe du dernier cahier de son journal. Et avec le souvenir de «ses» campagnes, aussi le souvenir de ses colla­borateurs, et de sa collaboration avec tous ceux qui partageaient cet idéal de l’action sociale chrétienne pour promouvoir le Règne du S.-Cœur de Jésus dans les âmes et dans les sociétés. Et ici, dans ce dernier paragraphe, il rappelle tout spécialement M. Victor Berne et sa propre collaboration à la revue dirigée par M. Berne, c.à.d. la «Chronique des comités du Sud-Est». C’est avec M. Gonin que Victor Berne avait fondé cette revue, comme organe de diffusion de «La Croix» et des ses filiales. Mais après une rupture avec «La Croix» de Lyon, sa revue devint un organe d’animation sociale: une «excel­lente revue», dit le P. Dehon, dans laquelle pendant quelques années il donna l’arti­cle de tête. En 1904, autour de cette revue s’organisa un comité de patronage qui aboutit à la fondation des Semaines sociales de France. Le P. Dehon aussi faisait par­tie de ce comité, avec les abbés Cetty, Garnier, Gayrauch, Lemire, Naudet, etc.
4)
Ici le P. Dehon parle d’une lettre qu’il a reçue de M. Victor Berne. Elle est datée 29 juillet 1925; une lettre dans laquelle M. Berne exprime toute sa reconnais­sance envers le P. Dehon pour tout le bien qu’il avait reçu de lui: «Merci de vous sou­venir de nos campagnes aimées, dit-il entre autre. C’est le zèle, le travail, utile, intelli­gent, déjà très social, que vous souffliez à pleins poumons… Il en reste quelque chose dans les Semaines sociales… Ç’a été pour moi une grâce du bon Dieu de vous trouver en ces heures de commencement. J’espérais en vous, craignant un peu les généreux essais de notre abbé Lemire, au grand cœur» (AD B. 21, lot 1).
5)
Campagne sociale bénie par Léon XIII C’est le dernier nom de son journal, et aussi le dernier mot. Léon Harmel, Léon Dehon, Léon XIII: un trinôme dans lequel on voit comme un résumé de toute l’action sociale du P. Dehon, un des composants essentiels de sa personnalité. Ce fut le magistère social de Léon XIII, et tout spéciale­ment son encyclique Rerum Novarum qui ouvrit des espaces auparavant presque insoupçonnés à l’action sociale du P. Dehon, pour la promotion sociale des ouvriers et, tout spécialement, pour la formation pastorale et sociale du clergé. «Léon XIII, écrit-il après avoir reçu la nouvelle de sa mort, a gardé jusqu’à la fin une confiance inébranlable. Il a donné l’horoscope du siècle qui commence. Ce siècle sera démo­cratique. Les peuples veulent une grande liberté civile, politique et communale. Les travailleurs veulent une part raisonnable du fruit de leurs labeurs. Mais… l’évangile seul peut faire régner la justice et la charité… Les nations oscilleront entre la tyrannie d’un seul et celle d’une oligarchie… La grâce du Christ peut seule surmonter l’égoïs­me… Il n’est pas une réforme sociale pratique dont le germe ne soit contenu dans l’é­vangile» («Le Règne», Chronique, août 1903; dans O.S. V/2, p. 666).
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